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giu 22

TelQuel Société civile au Maroc.

Les 50 marocains les plus influents (Société civile)

Ils ont parfois tourné le dos à la politique partisane sans pour autant la dénigrer. Les plus politisés plaident auprès des décideurs avec une telle ténacité qu’ils obtiennent gain de cause. Les plus pragmatiques sont constamment sur le terrain et y réussissent des petites révolutions à partir de causes perdues.

Abdellah Zaâzaâ & Karim Tazi (Le cœur et l’argent du cœur)

L’ un est l’inspirateur, le moteur et le secrétaire général d’un réseau sans précédent d’associations de quartier. L’autre est son principal financier. L’un est le patron et le fondateur de la Banque alimentaire, qui redistribue des tonnes de denrées aux nécessiteux. L’autre, sa cheville ouvrière, celui qui sélectionne les récipiendaires sur le terrain. L’un décide, moins de 24 heures après le tremblement de terre d’Al Hoceima, d’y envoyer une flotte de camions bourrés de vivres et de tentes. L’autre y va, trace les itinéraires, organise la distribution en jonglant avec les téléphones portables. Et, accessoirement, fustige le Makhzen, coupable de gêner les secours, plutôt que de les

favoriser. C’est justement leur orientation politique qui fait la différence entre les membres de ce duo de choc. Karim Tazi reste respectueux du Makhzen, en bon industriel soucieux de ses intérêts (il dirige Richbond). Mais il n’hésite jamais à y aller de sa poche pour combler un peu du gap qui sépare le nanti qu’il est du reste des Marocains. Sa métaphore favorite : “À quoi sert d’avoir un billet de première classe si c’est sur le Titanic ?”. Abdellah Zaâzaâ, lui, ne fait pas mystère de ses convictions républicaines. Mais il fait passer, avant tout, son activisme associatif. C’est peut-être encore plus subversif, et il l’avoue sans peine : “Je ne fais pas du social, je fais de la politique”.
Le dernier coup d’éclat du duo Tazi/Zaâzaâ a été le Forum entreprises-associations, organisé à Casablanca en juin dernier. L’homme de terrain y a rassemblé plus de 50 projets de développement clés en main (TelQuel n°127). L’industriel y a attiré tout le patronat, et même Driss Jettou. Résultat spectaculaire : 4,2 millions de dirhams levés en deux jours ! Tous les projets (oui, tous) ont trouvé un financement, et la vie de milliers de petites gens va en être changée. Image inédite : à l’inauguration du forum, on a vu le Premier ministre donner l’accolade au républicain Zaâzaâ en déclarant : “Le Maroc a bien changé”. En effet. Et ces deux-là y sont pour quelque chose.

 


Leïla Rhiwi (La dame du printemps
)

S’il est une femme qui symbolise le Printemps de l’Égalité et sa réussite, c’est bien elle. Leïla Rhiwi en était la coordinatrice, la cheville ouvrière. Au sein de ce collectif d’associations féminines qui s’est constitué en même temps que la commission pour la révision de la Moudawana, elle avait la tâche la plus lourde : faire en sorte que la quarantaine d’associations réunies pour le même objectif continuent à l’être. Un véritable défi, les féministes ayant jusque-là brillé par leur désunion et leur manque de mobilisation. Chargée également de la communication, c’est Leïla Rhiwi et son équipe qui ont fait en sorte que les rédactions soient inondées de communiqués les

 

sensibilisant à l’urgence de la réforme de la Moudawana et aux conséquences du retard. Interlocutrice principale des médias dès qu’il s’agissait de la cause des femmes, Leïla Rhiwi n’a jamais mâché ses mots, ni à l’égard du gouvernement ni à l’égard des conservateurs. Le code de la famille a été réformé et le Printemps, ses pressions et son lobbying, y est pour beaucoup.

 

Assia El Ouadie (La mamma des prisons)

Dans la famille El Ouadie, on est militant ou on n’est pas. Assia, elle, a repris très tôt le flambeau de ses parents El Ouadie Assafi et Touria Seqqat. Elle s’est engagée corps et âme dans la lutte féministe en particulier et droit-de-l’hommiste en général, avant de s’intéresser de très près à la condition des détenus. Pendant longtemps cheville ouvrière de l’Observatoire marocain des prisons, aujourd’hui membre de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, elle a participé, l’année dernière, à la création de l’association “Les amis des centres de réforme”. Sa cause, elle la défend en très haut lieu, devenant ainsi l’un des interlocuteurs principaux de Mohammed VI dès
qu’il s’agit de la condition de détention dans les prisons marocaines. On la dit “amie du roi”, elle s’en défend : “J’ai trouvé en lui un soutien dans ma cause”, confiait-elle en mars dernier, lorsque lui a été décerné un prix pour son action en faveur des droits de l’homme.

 


Fouad Abdelmoumni (Militant de la micro-finance)

 

2milliards de dirhams prêtés à près de 500.000 personnes, en moins de 10 ans ! Ces chiffres, impressionnants, ne proviennent pas d’une quelconque division du ministère de l’Économie. Ils sont le résultat des actions de micro-crédits menées par la Fondation Al Amana, que dirige depuis sa création en 1996 Fouad Abdelmouni. Certes, à la différence de ses deux aînées, l’AMSED et Zakoura, Al Amana est le fruit d’un projet maroco-américain dénommé “Activité de financement de la micro-entreprise”, dont le démarrage a été assuré par une ONG américaine spécialisée, “Volunteers In Technical Assistance” – et qui a, à ce titre, bénéficié d’un capital de départ

 

important. Il n’empêche, Fouad Abdelmoumni, plus connu pour ses engagements dans le domaine des droits humains et les fonctions qu’il y a occupées, dirige aujourd’hui un réseau bien rôdé, qui a le mérite d’afficher une transparence exemplaire (tous les abonnés peuvent suivre mensuellement les prêts accordés, les encours de crédits, les montants prêtés, l’historique, le recrutement…) et un taux de remboursement que lui envient bien des banques. C’est sans doute ce qui lui a valu d’accéder l’an dernier à la présidence du réseau micro-finance du monde arabe.

 


Aïcha Ech-Chenna (Pasionaria des mères célibataires)

Aïcha Ech-Chenna a été la première à prendre la situation des mères célibataires à bras le corps. Et pour cela, on lui a mené la vie dure. Fustigée par les islamistes, presque insultée sur leurs supports, elle a pourtant résisté, faisant de l’association “Solidarité féminine”, qu’elle dirige, un modèle de réussite. Incontestablement, c’est grâce à elle que le tabou des mères célibataires a été brisé, et que l’opinion publique a mesuré l’urgence, celle de prendre en charge ces autres marginales. Refusant la politique d’assistanat, Aïcha Ech-Chenna leur a alors offert un emploi, un salaire, et en sus, l’estime de soi. Restauration, et bientôt un hammam haut standing, elles sont

 

de plus en plus nombreuses à trouver refuge à Solidarité Féminine. Quant au test ADN, c’est encore elle qui l’a défendu – et continue à le faire – “pour que tous les enfants du Maroc aient un père”. Ralliant Mohammed VI à sa cause, elle est devenue sa protégée, preuve en est ce chèque royal de 200.000 dirhams octroyé à l’association… et une décoration pour sa présidente.

 


Hakima Himmich (La santé pour tous)

à la tête du service des maladies infectieuses du CHU Ibn Rochd de Casablanca, le Pr. Hakima Himmich se bat depuis toujours pour défendre une certaine idée de ce que devrait être une politique de santé publique. Cette militante, aussi discrète qu’efficace, est sortie de l’ombre cette année pour dénoncer publiquement l’accord de libre-échange Maroc/États- Unis. Selon cette professionnelle (rejointe par tous les autres acteurs du secteur de la santé), l’accord – aujourd’hui ratifié – met en péril l’accès aux médicaments génériques pour les Marocains, et partant, l’accès aux soins. Inadmissible pour cette femme, qui s’est déjà battue pour que les malades du sida au Maroc

 

puissent bénéficier des tri-thérapies. Avec succès, puisque c’est grâce à son influence que l’ONUSIDA a débloqué pour une période de 3 ans, les fonds nécessaires à l’achat des anti-rétroviraux et ce, pour tous les malades. Certes, elle n’a pas obtenu gain de cause pour l’ALE, mais elle a permis qu’un embryon de débat ait lieu alors que le gouvernement maintenait le blocus de l’information sur le contenu de l’accord.

 


Khadija Rouissi (Mère courage)

 

Certains médias n’ont pas hésité à la surnommer “Mère courage”. Elle qui, avant les rapports de la FIDH ou d’Amnesty International, dénonçait la torture et les mauvais traitements subis par les islamistes raflés après le 16 mai. Et qui, pour attirer l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion sur le retour à ces pratiques barbares, n’avait pas hésité à entamer une grève de la faim. Pas suffisant pour impressionner les bourreaux de Témara, mais assez pour que médias et société civile s’emparent du débat. C’est encore elle qui, en début d’année, et alors que les relations entre le Forum Vérité et Justice – dont elle est membre fondatrice – et l’IER (Instance

 

équité et réconciliation) étaient arrivés à une phase critique, mit son poids dans la balance pour contraindre les siens au dialogue avec les membres de l’instance royale. Choix cohérent, symbole d’une vie passée à défendre le nécessaire travail de vérité et de justice. Une mère courage, on vous dit.

 


Kamal Lahbib (Le rassembleur)

 

Quoi de moins surprenant, en vérité, que de découvrir que Kamal Lahbib est la cheville ouvrière du 2e Forum social marocain ? En matière de société civile, peu d’hommes sont aussi incontournables que lui. Cet ex-maoïste, qui dût à son amour du petit livre rouge, cinq années dans les prisons du royaume, participe depuis le début des années 80 à la création de quasiment toutes les principales associations du pays. Qu’il s’agisse de la réinsertion des prisonniers politiques, de la recherche de la vérité sur les années de plomb, de l’aide aux mères célibataires, de la sensibilisation aux droits de l’homme, Kamal Lahbib est de tous les combats. Ainsi, on retrouve son

 

nom parmi les membres fondateurs du Forum Vérité et Justice, de l’Espace associatif, de l’Observatoire national des prisons, de Transparency Maroc ou encore d’Insaf. Aujourd’hui, ce fin connaisseur des arcanes associatives jouit d’une grande crédibilité auprès des militants de tous poils et partant, d’une influence certaine qu’il met à profit depuis quelques années dans tous les forums euro-méditerranéens.

 


Tourya Bouabid (Sortir les enfants de la rue)

Peu de gens connaissent son nom, comme celui de l’association qu’elle dirige. Pourtant, peu d’associations œuvrant dans le domaine de l’enfance obtiennent des résultats aussi impressionnants que ceux de l’Association marocaine d’aide aux enfants en situation précaire (AMESIP). Imaginez seulement, en deux ans, ce sont près de 1500 enfants des rues qui ont pu, grâce aux cinq structures du centre (trois à Salé et deux à Rabat), retrouver le chemin de l’école ou pour les plus grands, celui des formations professionnelles. L’originalité et, sans conteste, la force de l’AMESIP résident dans les projets éducatifs développés dans ses centres : école du cirque, atelier théâtre,

 

photos… Dernier projet en date et qui doit voir le jour en septembre : le premier centre de désintoxication pour mineurs à Aïn Atiq. Un travail titanesque.

 


Ali Amahane (La fibre du développement rural)

Depuis que cet anthropologue, discret, a créé l’association Aït Iktel en 1995, il a longtemps eu un pouvoir symbolique, de précurseur, qui a redonné vie à un village grâce à ses propres moyens. L’autonomie de ce village de l’Atlas est devenue exemplaire, le prix international Aga Khan a fait d’Ali Amahane un champion insolite du développement rural. Mais depuis plus d’une année, le pouvoir de cet homme est devenu bien tangible, vu le rôle central qu’il joue au sein de l’Agence de développement social (ADS), unique organe officiel qui finance les petits projets associatifs censés sortir les populations de la pauvreté et de la dépendance. Le secret d’Amahane ? Il a

 

compris que dans les formes les plus ancestrales d’organisation (la j’maa), il y avait les clés de la symbiose rurale que le Maroc cherche depuis l’indépendance.

 


Sonnette d’alarme. Salutaires ONG internationales

Quand Mohamed El Yazghi dit : “Nous ne craignons pas un rapport d’Amnesty international”, il faut entendre l’inverse. En effet, sans le tocsin de l’ONG londonienne à propos du centre de torture de Témara, sans le rapport antérieur de la FIDH (transmis à l’ONU) sur les cas de torture post-16 mai, il n’y aurait pas eu cette déclaration équivoque et salvatrice du ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ, précisant que “ce n’est pas un centre secret (mais officiel) de détention”. Il n’y aurait pas eu non plus de sursaut d’orgueil au niveau du CCDH, ni de volonté affichée des associations marocaines de faire un sit-in à Témara. Sans le dernier rapport du PNUD classant le Maroc au 125e rang en termes de développement humain, le roi n’aurait pas songé à orienter le think tank dirigé par Belfquih vers ce chapitre en particulier. Et, sans les rapports du FMI et de l’OCDE, la défaillance budgétaire ne serait pas apparue aussi imminente au plus grand nombre. Aujourd’hui comme hier, les ONG internationales continuent de jouer le rôle de catalyseur.

D.K 

Source:http://www.telquel-online.com/138/couverture3_138_1.shtml

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