MAGHREB ET MEDITERRANEE Quelques questionnements sur les options de la géopolitique

MAGHREB ET MEDITERRANEE

Quelques questionnements sur les options de la géopolitique

 

Grigori Lazarev. Avril 2007[1]

Publié dans la revue Géoéconomie, Paris 2007

 

La construction du Maghreb et la régionalisation politique et économique de la Méditerranée ont chacune leurs logiques propres mais en même temps elles ont des interactions extrêmement fortes. Ces interactions résultent de l’histoire, des complémentarités économiques, des relations entre les populations. Elles se compliquent aussi des interférences complexes des pays du Maghreb avec l’Union Européenne, avec le monde arabe, avec l’Afrique, avec les pays émergents de la mondialisation. Les questionnements qui en résultent sont déterminants des réflexions qui pourront être faites sur le futur du Maghreb dans son environnement régional méditerranéen. C’est à in tel survol que convie cet article.

 

Le Maghreb, une construction difficile

 

Les trois pays du Maghreb ont formellement constitué l’Union du Maghreb Arabe. Cette union a depuis été élargie à la Libye et à la Mauritanie pour former le Grand Maghreb. L’UMA est encore une construction encore largement virtuelle, en dépit des quelques accords qui ont été passés et de l’élaboration de quelques plans sectoriels. Son existence effective est principalement bloquée, depuis de longues années, par le différent entre l’Algérie et le Maroc à propos des provinces sahariennes. On ne voit pas, à court terme, d’évolution prévisible du système politique algérien qui permettrait de reposer ce problème sur la base réaliste d’une large autonomie régionale que propose le Maroc. Ce problème, qui ne devrait plus être d’actualité depuis longtemps, bloque tous les efforts d’intégration. La fermeture de la frontière pénalise les deux pays et s’oppose en particulier à une reprise des échanges qui serait profitable pour les deux pays, notamment pour des produits agricoles marocains que l’Algérie importe d’Europe.

Mais la construction de cet ensemble régional se heurte aussi aux effets de tendance de fond qui affaiblissent les partenaires de cet ensemble. Pendant longtemps, en effet, les pays du Maghreb ont souffert d’un déficit de légitimité politique, le sécuritaire ayant prévalu sur la démocratisation. Des progrès ont été faits mais ils demeurent largement asymétriques, la démocratisation au Maroc contrastant avec le régime autoritaire de la Tunisie et avec la transition très lente du système dominé par l’armée en Algérie. Ce déficit de crédibilité a pour pendant un déficit d’identification des populations avec la construction maghrébine. La lenteur du décollage économique est aussi une tendance lourde du pays. Seule la Tunisie commence à émerger après des années de faible croissance, comme en Algérie et au Maroc. Cette situation s’est notamment traduite par une dépendance alimentaire croissante, qui atteint des records en Algérie.

 

Les modèles de l’industrialisation en Algérie et de l’import substitution au Maroc ont largement échoué. La Tunisie, par contre, a su se reconvertir grâce au tourisme, aux services et à un développement de ses PME. Son PIB par habitant, qui était le même que celui du Maroc en 1955 lui est très supérieur aujourd’hui[2]. Dans les trois pays, le niveau de vie a longtemps stagné et la pauvreté reste encore très importante au Maroc et en Algérie. L’émigration a joué un rôle majeur dans l’équilibre des budgets familiaux. Les économies maghrébines sont en outre très dépendantes de la contrainte extérieure, qu’il s’agisse du tourisme, de l’énergie, de l’alimentation. Le Maghreb a, par contre, réussi sa transition démographique. Dans les années 70, on imaginait l’Afrique du Nord avec une population de 140 millions d’habitants en 2000. Aujourd’hui, elle est de l’ordre de 70 millions.

 

Mais la carence la plus grave semble avoir été l’absence de projet mobilisateur de la société, à la différence de ce qui s’est passé, par exemple, en Malaisie, en Corée ou au Chili. Ce déficit, qui s’est accompagné d’inégalités particulièrement fortes, est pour beaucoup dans la percée des mouvements islamistes qui proposent une alternative politique utopique mais convaincante. La violence qui en a souvent découlé, de façon plus ou moins intense, a été instrumentalisée pour renforcer le sécuritaire et pour affirmer une politique extérieure conçue autour de l’idée de barrage contre l’islamisme. L’effet combiné de toutes ces tendances se constate dans la faiblesse des IDE et par un manque d’attractivité des entreprises et les capitaux extérieurs. Des renversements de tendance commencent à apparaître mais ils n’effacent pas le déficit cumulé de longues années de fuite des capitaux nationaux. La complexité des procédures d’investissement, les effets d’un long protectionnisme ont constitué des freins importants lorsque le Maghreb a commencé à s’ouvrir sur le marché mondial.

 

Le projet maghrébin est donc largement en panne, à un moment de l’histoire où le renforcement des unions régionales devient capital pour une insertion positive dans la mondialisation. Le Maghreb, est à cet égard, resté très dépendant de l’Europe mais les trois pays qui le composent ont été particulièrement affectés par la construction européenne qui les a relégués de l’autre coté d’une “frontière”, aujourd’hui encore renforcée au nom du “sécuritaire”. Devant ces difficultés, le renforcement d’une capacité de négociation avec l’UE devrait être un puissant mobile pour renouer les liens intermaghrébins et pour définir des attitudes communes. Or loin de faire front commun, les pays du Maghreb se concurrencent pour s’associer à l’Europe. La formule dite 5+ 3 (une contraction sur le seul Maghreb du dialogue 5+5 qui comprend les 5 pays européens de la Méditerranéen Occidentale et les 5 pays du Grand Maghreb) ne débouche actuellement que sur des accords bilatéraux et ne fait qu’encourager cette concurrence. Il en est de même du programme de voisinage de l’UE. Ce contexte ne favorise guère le rapprochement des pays du Maghreb et on ne voit pas de ruptures possibles dans les prochaines années. Le seul espoir est dans le changement de génération, avec une jeunesse qui se heurte aux portes de l’Europe et qui, sortie de l’illusion islamique, pourrait rechercher de nouvelles voies, sans les inhibitions de ses aînés. La diaspora maghrébine et les cerveaux émigrés pourraient aussi peser dans la balance.

 

La Méditerranée, espace de rencontre ou de séparation?

 

La Méditerranée est un ensemble régional de fait constitué par vingt-deux pays, dont certains sont membres de l’UE et d’autres sont en voie de développement. Elle constitue une région stratégique qui vit intensément les évolutions économiques et géopolitiques du monde. Cet ensemble a été et est encore confronté à des conflits politiques internes et externes qui rendent difficile le fonctionnement des institutions démocratiques et des mécanismes de l’économie sociale de marché. Ces conflits, réels ou latents, entre nations restent une source d’instabilité politique. Qu’il suffise de mentionner les relations d’Israël avec l’Autorité palestinienne, avec la Jordanie et l’Egypte ou encore avec le Liban et la Syrie ; celles entre l’Algérie et le Maroc au sujet des provinces sahariennes, le partage de Chypre et les relations gréco turques et même les problèmes potentiels des enclaves espagnoles au Maroc et de la situation anachronique de Gibraltar. La Méditerranée est actuellement écartelée entre le Nord et le Sud et entre l’Ouest et l’Est.

 

Le processus d’élargissement de l’UE est cependant en train de créer une nouvelle tendance à la stabilité politique dans la zone. Chypre, Malte, la Slovénie ou la Turquie ont déjà clairement opté pour l’UE. Les Balkans en général commencent à voir dans l’UE le point d’ancrage pour leurs nouvelles démocraties. Le Maroc et la Tunisie voient dans leurs accords avec l’UE le chemin de la modernisation. L’Algérie et la Libye retrouvent avec la hausse des prix énergétiques de nouvelles raisons de se rapprocher du grand marché de l’UE. Lentement, la conflictualité de la Méditerranée semble se concentrer autour du règlement de la question israélo palestinienne dont les perspectives sont encore plus aléatoires avec la dégradation de la situation politique dans cette région. A plus long terme, la paix et la stabilité pourraient cependant être stimulées et garanties par un rapprochement conjoint avec l’UE.

 

Deux grands projets politiques venus de l’extérieur, à la fois concurrents et complémentaires, concernent la région même si leur domaine d’application est plus vaste, le Partenariat Euro-Méditerranéen, que l’on examine un peu plus loin, et le Grand Moyen-Orient d’inspiration américaine.

 

Le Grand Moyen-Orient a un objectif différent de celui avancé par le Partenariat Euro-Méditerranéen. Il a pour ambition de démocratiser l’ensemble de l’espace entre le Maroc et le Pakistan et de lui permettre ainsi de mieux s’insérer dans l’économie de marché. Pour le moment, ce projet appartient surtout au domaine du discours et de la pression politique ostensible. C’est un instrument complémentaire de la guerre contre le terrorisme. Il a suscité un certain intérêt dans les milieux réformistes, mais il a aussi provoqué aussi de fortes réactions nationalistes. L’évolution de moins en moins contrôlée de la situation politique en Irak semble cependant avoir rejeté ce projet dans les archives de l’histoire récente. De plus, la conjoncture pétrolière, qui a permis aux pays pétroliers d’accumuler quelque 400 milliards $ en cinq ans, n’a pas été de nature à inciter ces pays à s’engager dans la démocratisation préconisée par le projet américain et qui pourrait les déstabiliser. Au contraire, les initiatives récentes de l’Arabie Saoudite semblent montrer clairement une volonté de règlement des conflits en dehors du schéma imaginé par les Etats-Unis. Plusieurs pays arabes non pétroliers bénéficient indirectement de la manne pétrolière au travers des investissements immobiliers et boursiers réalisés chez eux.

 

Alors que souvent l’Union européenne apparaît comme un recours, les États-Unis provoquent d’intenses sentiments contradictoires d’opposition et de fascination. Le projet de démocratisation qui repose sur un rôle croissant des sociétés civiles risque de déstabiliser les régimes autoritaires alliés des États-Unis au profit des différentes formes de nationalisme anti-américain. Le postulat qu’une démocratisation de la région ferait naturellement émerger de nouveaux régimes favorables aux intérêts américains apparaît pour le moins contestable, à moins de considérer que le vrai critère de démocratisation soit l’alignement sur la politique américaine. Les effets de cette politique sont cependant loin de correspondre aux attentes de ses promoteurs. En Irak, en Egypte, dans les territoires palestiniens, ces processus ont au contraire mis en avant des formations à base religieuse dont les idéologies ne s’accordent  pas aux concepts de démocratie libérale souhaités par les Etats-Unis. Ils n’en reste pas moins que les accords de libre échange constituent une base économique que les pays signataires ne pourront plus ignorer. Les prochaines années montreront si ces pays sont finalement gagnants ou perdants. L’un de leurs effets les plus certains concerne les incompatibilités qui vont être mises en évidence lors des négociations bilatérales avec l’UE.

 

L’Euro Méditerranée et le Partenariat Euro Méditerranéen

 

Le “Partenariat Euro Méditerranéen” a été idéalement conçu comme un partenariat économique, politique et sociétal entre l’Europe et douze pays du sud et l’est de la Méditerranée. Cet accord qui avait porté beaucoup d’espoirs lorsqu’il fut lancé en 1995 à Barcelone, dans la dynamique du processus de paix au Moyen-Orient, est aujourd’hui en crise. Plus que jamais en effet, il est menacé par les évènements du Moyen-Orient – sans parler d’autres conflits qui perdurent ailleurs. Le conflit palestinien met aux prises deux parties associées à l’Union européenne. Dans le même temps, l’intervention américaine en Irak a souligné les limites politiques du processus de Barcelone, qui se confondent avec l’impuissance politique de l’Europe. Le projet de Pacte de stabilité euro méditerranéen, qui devait être examiné lors de la conférence de Marseille en novembre 2000, semble désormais renvoyé à un horizon bien lointain. Ces malaises ont été incontestablement exacerbés par les situations créées par l’intensification du terrorisme des organisations islamistes extrémistes. Le problème sécuritaire a été placé au premier rang des préoccupations politiques de l’Europe. Il ne fait pas de doute qu’il est loin de favoriser l’ouverture de réflexions nouvelles sur la mobilité des personnes et sur de nouvelles approches des politiques migratoires.

 

Mais ce n’est pas seulement dans le champ politique et sous l’effet d’une conjoncture internationale défavorable que le Partenariat Euro Méditerranéen s’avère défaillant. Globalement, il a beaucoup déçu, malgré la signature de la plupart des conventions d’association avec les pays partenaires. Au fil des rencontres, les responsables n’ont cessé de déplorer l’inefficacité du processus de Barcelone, la lenteur et la modestie de ses réalisations, et surtout l’extrême pauvreté de ses perspectives en matière d’organisation de l’espace humain méditerranéen.. La politique européenne n’a pas servi d’ancrage pour les réformes structurelles nécessaires à une croissance équilibrée dans le Sud méditerranéen; elle a manqué d’ouverture commerciale compensatoire et les contributions financières ont été assez peu significatives. L’UE s’en est expliquée par un agenda très chargé d’approfondissement (euro) et d’élargissement (Europe de l’Est), et ce n’est que récemment qu’un renouveau d’intérêt s’est à nouveau manifesté, autour de la problématique des relations de bon voisinage. C’est ainsi une double crise, tenant à des facteurs internes et externes, qui affecte aujourd’hui le processus de Barcelone. Sa refonte est plus que jamais à l’ordre du jour. Elle est confrontée à deux grandes options

 

L’option européocentriste

Les rapports entre l’Europe et la Méditerranée pèsent lourdement, au Nord comme au Sud, sur l’avenir des sociétés. Le voisinage avec le monde arabo-musulman pose à l’Europe un dilemme. Elle l’invite à choisir entre deux modèles fondamentalement différents du projet européen : ou bien construire une forteresse de prospérité, une sorte de grande Suisse continentale repliée sur son patrimoine humain, économique et culturel, et protégée de l’afflux des populations du Sud, et des menaces supposées de l’Orient musulman, par des barrières supposées infranchissables ; ou bien, à l’opposé, revenir au pari d’une “Europe sans rivages”, proposée dès 1954 par François Perroux, préfigurant une autre organisation du monde, qui intègrerait réellement ces pays dans une prospérité commune avec l’Europe.

La politique actuelle de l’UE est celle du “voisinage” et son souci, peu dissimulé, est d’assurer une stabilité de fait au sud de l’Union Européenne. Cette politique maintient la formule actuelle, consacrée par le Partenariat Euro Méditerranéen, d’une séparation entre espace économique et espace humain. Son objectif essentiel est en effet d’intégrer les économies du sud de la Méditerranée à l’économie européenne à travers une zone de libre-échange. Mais, au nom de l’identité de l’Europe et de la sécurité de ses frontières, cet objectif se combine en fait avec une ségrégation de l’espace humain méditerranéen, plus ou moins tempérée par le dialogue culturel et civil et par la volonté de l’Union européenne de faire partager ses valeurs aux voisins. La construction d’un espace de valeurs communes que se propose idéalement le Partenariat n’est pas concevable sans la constitution d’un espace humain commun. La force du projet européen est d’avoir mis la politique du possible et des petits pas au service d’une utopie ambitieuse formulée, il y a plusieurs décennies, autour de “l’esprit européen”. C’est cette utopie fondatrice qui manque au système de Barcelone comme à la politique de voisinage: l’un et l’autre n’offrent, en matière d’organisation de l’espace humain méditerranéen, aucun autre horizon qu’une idée de “voisinage” peu mobilisatrice, ignorant l’intégration et postulant l’existence de différences culturelles irréductibles.

L’option de l’intégration euro méditerranéenne

Une autre formule se proposerait, au contraire de la première option, d’unifier les espaces économique, politique et humain. Elle rechercherait, en fait, une intégration complète de l’espace euro méditerranéen dans toutes ses dimensions. Il s’agirait de refaire de la Méditerranée un espace de mobilité des personnes, comme avant Schengen, pour aboutir à un espace commun de civilité, c’est-à-dire de valeurs et de droits partagés, puis, peut être plus tard, de citoyenneté. A terme, il s’agirait donc bien de l’élargissement de l’espace européen au delà de la Méditerranée et de la conversion de l’utopie européenne en utopie euro méditerranéenne. Mais il est bien clair aussi que les textes en vigueur et l’actualité politique ne semblent pas encourager cette perspective.

Ce pari semble en effet aller à l’encontre des idées dominantes. Il consiste à penser l’Europe moins comme un repli continental que comme un régionalisme ouvert et dynamique, et moins comme une finalité identitaire que comme une utopie porteuse d’un processus universaliste. C’est bien ce qui est tenté avec l’élargissement de l’Europe vers l’Est. Pourquoi ne serait-il pas poursuivre vers le Sud ce processus d’extension progressive d’un espace de paix, de tolérance, de prospérité, de solidarité et de vouloir vivre ensemble? Au lieu de concevoir la Méditerranée seulement comme une banlieue de l’Europe, gérée par un partenariat inégal annexé au système de l’Union européenne, pourquoi ne pas prendre le risque historique de convertir cette articulation instable en une véritable Union euro méditerranéenne, où les différences “culturelles” ne serviraient plus de prétexte implicite à la hiérarchisation et aux clivages de l’espace humain? Il s’agit là d’un pari crucial pour l’Europe, qui met en jeu son rôle régional comme sa responsabilité mondiale.

 

Cette approche prendrait en compte le fait que la Méditerranée est un point de rencontre privilégié entre l’islam et la chrétienté, et qu’elle reste sur ce plan exemplaire, malgré les conflits qui ont souvent accompagné dans le passé cette rencontre des cultures. Le multiculturalisme de la région, dans la mesure où celle-ci saura organiser un dialogue efficace entre les cultures, doit être considéré en principe comme un grand atout pour le développement, au même sens que la diversité économique, même si aujourd’hui il est vu surtout comme une contrainte. Une telle vision est cependant encore loin d’être perçue par les opinions publiques. La constitution d’une identité européenne renvoie en effet par trop à une image antagoniste des rapports inter sociétaux et inter culturels avec le monde arabo-musulman. Elle nourrit trop souvent aussi une idéologie du rejet de l’autre qui affecte particulièrement les millions de musulmans, de souche ou immigrés, vivant dans l’Union. Gérer ce problème  implique que les Européens parviennent à assumer leur proximité humaine avec le sud de la Méditerranée et à faire tomber les barrières mentales de la xénophobie. C’est une véritable révolution culturelle à accomplir, que ne favorisent pas les préoccupations électoralistes.

 

Les européens ont besoin d’admettre que leur intérêt bien compris est d’aider puissamment les sociétés d’outre Méditerranée à les rejoindre, sur le modèle de ce qui été fait pour l’Espagne ou le Portugal. Sans l’octroi de fonds structurels européens, on ne peut prétendre construire un véritable espace de solidarité, susceptible de rapprocher concrètement les hommes, leurs niveaux de vie. On ne peut pas, non plus, soutenir la transition démocratique dans des pays qui, comme le Maroc, se sont engagés dans cette voie. Sans le retour à une circulation des personnes favorisant l’émigration pendulaire, le développement local de nombreuses régions du sud de la Méditerranée risque d’être déstabilisé au profit d’une émigration définitive. Un scénario authentiquement “euro méditerranéen” ne consisterait donc pas à “européaniser” le Sud, mais bien plutôt à “re-méditerranéiser” l’Europe et la réconcilier avec ses racines méditerranéennes.

 

Une approche sous régionalisée de l’intégration méditerranéenne

 

Dans un contexte de “régionalisme ouvert”, les pays européens riverains participeraient à la fois de la dynamique d’intégration Nord-Nord de l’UE et de la nouvelle dynamique d’intégration Nord-Sud. On pourrait en effet concevoir comme point de départ de ce scénario alternatif des accords partiels avec un groupe réduit de pays des deux rives (comme ce fut le cas en Europe avec la CECA) sur des sujets concrets (p. ex. sur l’exploitation du littoral et le tourisme). Ces accords pourraient se faire dans un cadre institutionnel permettant une généralisation progressive vers un co-développement durable. Il s’agirait en quelque sorte de mettre en marche en Méditerranée un modèle exemplaire d’intégration économique, sociale et environnementale Nord-Sud.

 

Un tel scénario permettrait d’éviter les risques d’un concept de “Méditerranée frontière” inhérents à une politique européenne qui, tout en étant généreuse, reste marquée par le clivage Nord-Sud. Ce développement pourrait s’intégrer sans trop de difficultés dans le processus de “Barcelone +10”. L’un de ses points d’ancrage pourrait être la mise en œuvre, dans le cadre d’accords entre quelques pays (par exemple ceux de la Méditerranéen Occidentale), des recommandations avancées par la Stratégie méditerranéenne de développement durable qui a été adoptée par les Ministres de l’Environnement des 22 pays concernés. Cette Stratégie se fonde sur la vision à long terme d’une Méditerranée “durable”, c’est?à?dire politiquement stable, prospère et pacifique. Elle suppose le choix volontariste d’un scénario “gagnant gagnant”, qui entend favoriser le co-développement du Nord et du Sud tout en exploitant les synergies positives de la gestion rationnelle de l’environnement, du développement, et de la gestion économique. Elle souligne la nécessité d’efforts conjoints pour progresser dans la gestion durable des ressources et du littoral et valoriser les diversités naturelles et culturelles de la région. Cette stratégie soutient l’idée d’une dynamique de complémentarité et d’échange entre l’Europe et ses voisins méditerranéens, autour d’un concept fort de “destin partagé” et de responsabilités communes et différenciées.[3]

 

 

Le Maghreb dans les problématiques euro méditerranéenne et mondiale

 

Ce rapide survol des options auxquelles le Maghreb est confronté dans son contexte méditerranéen et euro méditerranéen ouvre quelques grands questionnements sur la place que le Maghreb pourrait trouver dans ce contexte dans les toutes prochaines décennies. Les questions qui se posent concernent particulièrement la place géostratégique du Maghreb du fait de sa position géographique et de ses rapports avec l’Europe, ses relations avec ses voisins au Sud du Sahara et dans le monde arabe et son insertion dans la mondialisation.

 

Le Maghreb et l’Euro Méditerranée

 

Le premier facteur susceptible de peser sur le futur de cette région tient à la nature de sa géographie. La place du Maghreb à la rencontre extrême de l’Europe et de l’Afrique, à la charnière de la Méditerranée et de l’Atlantique et à celle des deux Méditerranées, orientale et occidentale, en fait un enjeu majeur de la géopolitique mondiale. Cette position lui donne une importance particulière dans la sous région de la Méditerranéen Occidentale, qui, du coté de l’Europe, va de l’Italie à l’Espagne et sur la rive africaine, de la Libye au Maroc.

 

L’appartenance du Maghreb à plusieurs mouvances régionales constitue un autre facteur de réappréciation de sa capacité de négociation et de son rôle géopolitique. Il s’inscrit dans le cadre très large du Partenariat Euro Méditerranéen, tel qu’il a été défini à Barcelone, mais il est en même temps fortement lié, par son histoire, ses rapports culturels, ses mouvements migratoires, à l’Europe Occidentale. Par ses échanges économiques, par les négociations d’association que ses principales composantes ont entamé, le Maghreb est, en même temps associé à la dynamique de l’Union Européenne. Cette dynamique est certainement l’une des plus déterminantes et elle rend le Maghreb très sensible aux évolutions et aux grands choix de l’Union Européenne.

 

L’appartenance au Maghreb a de très fortes racines historiques mais elle est aussi l’expression forte de complémentarités régionales évidentes. Leur logique s’est, dès les Indépendances, imposée aux trois pays du Maghreb qui l’ont institutionnalisée en créant l’UMA. Les raisons qui en ont, jusqu’à maintenant, freiné la dynamique tiennent à des oppositions politiques de circonstance qui, entretenues depuis presque trente ans, ont occulté les vrais débats sur le fond. Ces oppositions, grandies par les attitudes nationales, semblent en effet secondaires lorsqu’elles sont confrontées aux exigences géopolitiques de la coopération maghrébine. Replacée dans la perspective longue, la coopération maghrébine s’impose pour des raisons évidentes d’échanges et de complémentarités Est-Ouest. Mais elle s’impose aussi pour que les trois pays du Maghreb, qui ont, séparément, les mêmes ambitions d’association avec l’UE, puisent négocier sur de meilleures bases avec cette institution. Le facteur euro méditerranéen apparaît ainsi comme l’un des déterminants de la place possible du Maghreb dans la géopolitique.

 

La version “Méditerranée Occidentale” apparaît comme une variante des problématiques précédentes. Elle pose en effet la problématique euro méditerranéenne de même que celle du Maghreb dans le cadre plus immédiat de cette sous région. Politiquement, celle-ci s’étend, au sud de la Méditerranée, de la Libye à la Mauritanie et au nord, de Malte au Portugal. Le dialogue dit 5+5 constitue une amorce de cadre institutionnel pour discuter les problèmes communs de cet ensemble. Les intérêts communs les plus concrets tendent cependant à circonscrire le dialogue à l’Italie, la France, l’Espagne et aux trois pays du Maghreb. Ce cadre, encore peu structuré, constitue une tribune nouvelle qui permet aux pays les plus directement intéressés d’aborder de façon à la fois plus concrète et beaucoup mieux ciblée, des problématiques abordées de façon trop générale dans le cadre institutionnel du Partenariat Euro Méditerranéen, trop imprécis, ou dans celui, trop large, de la politique de voisinage de l’Union Européenne.

 

 

Maghreb et Afrique Sub Saharienne

 

Le Maghreb s’inscrit par ailleurs dans une logique tournée vers l’Afrique. Celle-ci a des racines historiques profondes. Les routes sahariennes les plus fréquentées, vers l’ouest celles du Mali et du Sénégal vers le Maroc par Tindouf et celle de Gao vers le Maghreb central par le Touat, vers l’est celles qui connectaient les pays tchadiens avec la Méditerranée par le Kawar et le Fezzan ont été tout au long de l’histoire, de puissants traits d’union. C’est ainsi, par exemple, que le commerce de Fès au XIX° siècle était largement articulé à l’Afrique Occidentale. Pendant la plus grande partie du XX° siècle, par contre, ces courants ont été détournés par la polarisation vers l’Europe aussi bien du Maghreb que de l’Afrique Occidentale. L’importance croissante des investissements maghrébins au Sénégal, au Mali, au Niger et ailleurs, semble cependant montrer que les opportunités de ces marchés sont de plus en plus redécouvertes, bien qu’encore avec modestie. Les scénarios du futur invitent les pays du Maghreb à s’interroger plus en profondeur sur leur rôle africain. Le XXI° ne pourra pas ignorer l’Afrique Sub Saharienne et la cantonner dans la marginalité et l’aide humanitaire. Il s’agit en effet d’un marché potentiel énorme. La liaison de ce marché avec l’Europe se fera par deux ou trois routes privilégiées, comme par exemple, celle qui va de Tanger à Dakar et relie l’Europe aux régions les plus riches de l’Afrique Occidentale. Ces données sur les marchés et sur les routes commerciales invitent les pays du Maghreb à donner beaucoup plus d’importance à l’option africaine et à retrouver la fonction d’intermédiation qui, à d’autres périodes de l’histoire, a assuré une grande partie de leur richesse. Le souci sécuritaire invite par ailleurs à renforcer considérablement la coopération avec l’Afrique Sub Saharienne. L’impuissance des gouvernements du Sahel a en effet laissé se développer des zones de non droit où s’établissent des bases de terrorisme qui pourraient devenir un puissant facteur de déstabilisation dans tout l’ensemble régional qui va du Sahel à l’Europe. Ce facteur sécuritaire s’impose de plus en plus comme un facteur incontournable de coopération entre les pays du Maghreb et de l’Europe, en transcendant, par nécessité, d’autres raisons de conflits.

 

Le Maghreb et le monde arabe

 

A toutes ces inscriptions ou appartenances régionales s’ajoute également celle du monde arabe. Le Maghreb y est rattaché par son héritage culturel et par son appartenance à la Ligue Arabe. L’unité de langue et de religion, de même que le partage de valeurs culturelles, en fait un immense espace d’échange et de circulation des hommes, indépendamment de son articulation à l’Europe et à l’Afrique. Sa géostratégie ne peut pas ignorer certains des avantages qu’il peut en tirer en termes d’attraction des investissements arabes, en termes de marchés privilégiés, en termes de circulation des hommes, en termes d’échanges culturels. Il est certain que les points forts de cette appartenance n’ont jamais été bien valorisés, tant sur le plan politique qu’économique. L’expérience historique montre cependant que la paix et la stabilité du Sud de la Méditerranée ne peuvent pas se construire sans prendre ce cadre en considération. Le rôle qu’ont pu jouer les pays du Maghreb à certains moments des conflits du Moyen Orient en confirme l’importance potentielle. Ce rôle pourrait être à nouveau décisif dans la géopolitique future, en particulier en donnant des points d’ancrage aux politiques de stabilisation. Plus en effet le Moyen Orient entre dans une transition agitée (avec des risques énormes de dérapage), plus la démocratisation y balbutie et ne débouche que sur des idéologies simplificatrices, plus en revanche s’accroît l’importance des points d’ancrage.

 

La Méditerranée musulmane dispose aujourd’hui de quelques points qui pourraient aider à limiter les dérapages et apporter des références alternatives sur les plans politique, religieux et social. Les points d’ancrage qui pourraient, dans un horizon peu lointain, se révéler particulièrement significatifs, semblent être ceux qui se situent aux deux extrémités de la Méditerranée, ce sont la Turquie et le Maroc. Dans ces deux pays, la démocratisation est en cours, la religion ne s’oppose ni à l’état de droit, ni à la transformation et la modernisation de la société. Tous deux sont largement tournés vers l’Europe et aspirent aux mêmes valeurs socio politiques. L’évolution réussie de ces deux pays est essentielle car elle proposerait un modèle alternatif au monde arabo musulman. Dans la construction de ces nouvelles références, le rôle du Maroc serait encore plus décisif que celui de la Turquie. Le Maroc, en effet, part de plus loin dans son effort d’adaptation de l’islam à la modernité sociale. Il a cependant montré, avec la moudawwana que ceci était possible. La personnalité religieuse de son souverain lui donne, par ailleurs, une autorité pour intervenir dans le champ religieux que l’on ne trouve pas dans les autres pays arabes. Le Maroc est aussi, à la différence de la Turquie, considéré comme un pays du monde arabe. Mais il accepte cette appartenance tout en affirmant sa diversité culturelle et notamment ses racines dans “l’amazighité”. Autant de facteurs qui donnent au Maroc une potentialité unique dans la géostratégie du Maghreb dans l’Euro méditerranée.

 

L’appartenance au monde arabo musulman n’est cependant en aucun cas susceptible de se substituer aux autres appartenances et, à cet égard, l’idée d’un Grand Moyen Orient, vu comme une grande entité politico-économique, semble irréaliste. Mais il est aussi certain que son appartenance au monde arabe se rajoute aux autres pour inviter le Maghreb à s’engager dans un “régionalisme ouvert”.

 

Maghreb, libre échange et mondialisation

 

Le Maghreb, engagé depuis longtemps la libéralisation de son économie, semble avoir donné une accélération à son entrée dans la mondialisation en signant, sur des bases bilatérales, des accords diversifiés de libre échange, comme, notamment, l’accord passé entre le Maroc et les Etats-Unis. Ces accords offrent incontestablement des opportunités nouvelles mais les retards du système entrepreneurial des pays maghrébins risquent de les mettre en position de faiblesse. Leurs déficits dans ce domaine ne leur permettent, pour le moment, ni de concurrencer sur leur propre sol les entreprises étrangères, notamment américaines, ni de satisfaire les exigences de qualité et d’innovation pour se placer sur les marchés qui lui sont ouverts aux Etats-Unis et dans les pays développés. Le scénario possible a deux facettes: ou bien les entreprises maghrébines arrivent à s’adapter ou font l’objet de créations nouvelles pour entrer dans l’innovation – notamment dans les créneaux protégés par la transition prévue par les accords -, ou bien nombre d’entre elles disparaîtront laissant place à un marché dominé par des réseaux d’entreprises des pays industriels dominants. Cette dernière hypothèse ne serait pas nécessairement négative si elle s’accompagnait de créations de filiales animées par des entrepreneurs nationaux, une évolution possible mais non garantie.

 

Ce qui semble par contre probable, c’est que certains accords de libre échange rendront plus difficiles les négociations prévues, dans un autre cadre, pour une association avec l’UE à partir de 2010. La nature de certains accords de libre échange impose en effet leurs normes à tout nouvel accord, ce qui pourrait entraînera des incompatibilités que les négociations avec l’UE auront du mal à dépasser (selon ces règles en effet, il ne peut pas y avoir d’accord d’intégration à des niveaux supérieurs à ceux de l’accord de libre échange). On doit aussi noter que les accords de libre échange ont une base bilatérale et n’ont pas d’effets transversaux pour faciliter les échanges entre les pays signataires des mêmes accords avec les Etats-Unis ou d’autres pays.

 

Le Maghreb s’interroge certes sur la mondialisation et le libre échange mais en même temps il semble ne pas bien prendre la mesure de certains des plus importants changements économiques du monde. A delà du discours sur la compétitivité en effet, on ne voit pas encore émerger de stratégies commerciales au Maghreb pour aborder les marchés parmi les plus porteurs de l’économie monde, ceux du groupe dit BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) On ne peut pas imaginer les futurs du Maghreb sans intégrer ces nouvelles données.

 

 

Le Maghreb dans les scénarios du futur

 

Ce survol du Maghreb dans la géostratégie du monde semble mettre en évidence plusieurs dimensions entrecroisées. La tendance lourde est celle qui l’inscrit dans une Euro Méditerranée potentielle. Dans cet ensemble, s’inscrivent deux cercles de structuration géopolitique, celui du Maghreb (à trois pays) et celui de la Méditerranée Occidentale. En même temps, le Maghreb ne semble pas pouvoir échapper à sa dimension africaine, pas plus qu’il ne peut ignorer sa place et son rôle possible dans le monde arabe. Le Maghreb enfin s’est ouvert sur la mondialisation et il est donc contraint de mieux en partager les opportunités en développant sa capacité à exploiter les marchés nouveaux des pays de l’OCDE et en se tournant vers les marchés des grandes économies émergentes qu’il a largement ignoré.

 

Ces appartenances se recouvrent souvent, elles dessinent des espaces de dimensions très variables et elles ont des logiques souvent différentes. La formule du “régionalisme ouvert” constitue la réponse empirique qui pourrait être apportée pour gérer les appartenances multiples des pays du Maghreb dans la géopolitique. C’est dans un contexte ainsi diversifié que les scénarios sur les opportunités et les risques devraient être analysés.

 

Parmi les ruptures possibles, la rupture la plus lourde de conséquences serait celle qui verrait l’enlisement de l’option euro méditerranéenne avec une fermeture de l’Europe. Cette rupture forcerait les pays du Maghreb à se tourner vers d’autres options régionales ou mondiales. Quels en seraient alors les cheminements gagnants? Les scénarios ne doivent pas exclure, non plus, des ruptures majeures comme celle résultant d’une crise énergétique ou d’une crise monétaire résultant de l’endettement américain. Dans quelle mesure le Maghreb en serait-il affecté et quelles seraient ses alternatives? Le terrorisme international pourrait s’aggraver et, en renforçant le sécuritaire, conduire à une régression de la démocratisation. Mais d’autres ruptures pourraient, au contraire, avoir un impact positif. Ainsi, par exemple, la question saharienne n’est pas nécessairement condamnée à l’enlisement. Une ouverture prometteuse relancerait le Maghreb, libérant d’un seul coup des potentialités explosives et mises trop longtemps en attente. Une évolution du conflit israélo palestinien avec un retour à la “realpolitik” pourrait, elle aussi, changer complètement les dominantes de la géostratégie de la Méditerranée. Une évolution forte des pays du Maghreb sur le plan de la démocratisation et de la modération religieuse aurait une importance décisive dans les nouvelles options de la région.

 

 

 


[1] Ces réflexions ont été notamment élaborées sur la base des communications et débats du Forum sur la Géopolitique, organisé par le Haut Commissariat au Plan dans le cadre de ses travaux sur la Prospective Maroc 2030. Les auteurs des communications retrouveront beaucoup de leurs idées dont l’auteur espère avoir restitué la richesse.

[2] PIB par habitant (20040: Libye 4500$, Tunisie 2300$, Algérie 2000$, Maroc 1400$,  Mauritanie 450$. Le PIB de l’UMA est de160 Milliards $ pour  85 millions hab. Il est égal à celui de la Grèce (11 millions hab.

 

[3] La Stratégie Méditerranéenne de Développement Durable a été élaborée, à la demande de 22 pays méditerranéens, suite aux engagements de Johannesburg pour une régionalisation des stratégies de développement durable. Cette stratégie a été finalisée en juin 2005 à Athènes et adoptée par les Ministres concernés en Octobre 2005 en Slovénie.. Elle fait explicitement référence au Partenariat Euro Méditerranéen

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