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set 19

Les récits de guerre de la “grande tribu”

LEMONDE

17.09.11 | 14h22   •  Mis à jour le 17.09.11 | 14h22

Adel Al-Tahrouni a fait un long périple. Barbe hirsute, cheveux longs, yeux brillants, il savoure une cigarette sur un canapé défoncé de l’ancienne base aérienne de Mitiga à Tripoli, reconvertie en quartier général des forces armées de la rébellion. Début février, ce père de famille de 43 ans était propriétaire d’une compagnie de services liés à l’exploitation pétrolière à Benghazi. Aujourd’hui, il est le commandant des brigades révolutionnaires de l’Est libyen. Sous ses ordres, des troupes disparates de civils improvisés en soldats ont combattu sept mois durant auprès des soldats mutinés sur le front incertain de Briga et de Raz Lanuf.

Autour du canapé, les révolutionnaires de la brigade de Tripoli écoutent en hochant la tête les paroles de ce chef venu de l’Est. Ce qui les fascine n’est pas le récit des combats des brigades civiles sur la route immense bordée de mer et de désert, mais celui des minutes où la ville de Benghazi s’est soulevée, le 15 février, deux jours avant la date prévue de la révolution libyenne lancée par des appels sur Facebook. La rivalité entre la Libye de l’Ouest, la Tripolitaine, et la Libye de l’Est, la Cyrénaïque est, selon l’expression d’Abdel Tahroumi, “aussi ancienne que le plus antique de nos temples en ruines”, mais cet instant où tout a basculé à Benghazi, où lui-même a cessé d’être un petit entrepreneur prospère et silencieux pour prendre les armes est, assure-t-il, le ferment de la nouvelle identité libyenne. “C’est ce que nous avons tous en commun et qui unit les Libyens de l’Ouest et de l’Est en une seule et même grande tribu.” Une tribu forgée par les liens du sang, “pas le sang hérité de nos pères à notre naissance, mais celui que nous avons versé pour nos frères”, dit-il.

Adel Tarhouni philosophe, kalachnikov à la main. Autour de lui, dans la moiteur de Tripoli, on pourrait presque entendre les mouches voler. “Ce qui nous a encouragés à Benghazi, c’étaient les messages en provenance de Tobrouk, Derna, Zentan, Zawiyah, Misrata, Tripoli, qui nous apprenaient que, partout, les Libyens avaient commencé à se soulever”, dit-il. “Nous, on avait su très vite pour Benghazi, approuve un homme de la brigade de Tripoli. Des quartiers entiers se sont rebellés avant  d’être réprimés dans la terreur, commente un homme de la brigade de Tripoli. Vous, vous aviez le “Tarbouche” (surnom donné par Kadhafi à Mahmoud Abdeljalil, aujourd’hui chef du Conseil de transition), mais nous, nous restions sous la poigne du “Frisé” (surnom donné par les rebelles à Kadhafi). Pourtant, tout le monde à Tripoli savait qu’une révolution était en marche.”

Ces hommes disent qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Ils ne parlent pas seulement de la situation politique, mais aussi de leur mode de vie. Pour certains, rendre les armes ou rentrer à la maison n’est pas à l’ordre du jour. “Quand la révolution a commencé, mon entreprise venait de signer de nouveaux contrats. J’étais riche, j’avais une maison, une femme et des enfants. J’étais tranquille, résume Adel Tarhouni. Mais quand les manifestants sont morts à Benghazi, j’ai tout abandonné. J’ai laissé derrière moi argent et famille parce que, pour la première fois, j’avais de l’espoir. Quand je pense que nous avons mené nos premiers combats avec des harpons et des explosifs de pêcheurs !””On était des hommes debout, la tête haute, puissants”, renchérit Mohammed Ben Mariem, un Thuwar de Tobrouk, lui aussi ancien civil reconverti en soldat. Il porte autour du cou un bijou appartenant à un ami tombé d’une balle dans la tête aux premiers jours du soulèvement. Il le tripote quelques instants en mimant le mouvement d’une balle frappant l’oeil gauche pour ressortir à l’arrière du crâne. “Pourtant, soupire-t-il, cette période est la plus belle de ma vie.”

Pour le commandant Tarhouni, tout n’est pas encore fini : “Tant que Kadhafi n’a pas été capturé, il y a un risque. Ses supporteurs ont trop de sang libyen sur les mains. Ils ne se rendront jamais. Et puis il y a aussi plein de naïfs qui croient encore que Kadhafi peut reprendre le contrôle de la situation.” A une centaine de mètres de ce QG militaire de Tripoli, une fusillade a pris tout le monde par surprise, le 10 septembre. L’attaque, menée par quelques individus prokadhafistes, a tué un rebelle et blessé un autre. Le mardi suivant, une autre fusillade a éclaté aux alentours de la prison de Jdeida, où sont détenus plusieurs personnages-clés de l’ancien régime, tels qu’Abou Zeid Dorda, chef de la sécurité extérieure, ou encore Ahmed Farhat, un très proche du colonel, très actifs dans la répression à Tripoli.

“Même Seif Al-Islam (fils de Kadhafi), vous l’aviez attrapé, et il s’est échappé”, dit le commandant de l’Est, soudain critique envers ses camarades de Tripoli. C’est évident, Tripoli n’est pas encore sûre. Vous devriez transférer les prisonniers les plus importants, chez nous, à Benghazi.” Autour du canapé, on entend de nouveau les mouches voler. L’ambiance s’est sensiblement altérée. Mais Adel Tarhouni a encore en réserve une tirade sur l’unité libyenne. “A Syrte, dit-il, il y a cet homme, Omar Ishkal, désigné négociateur pour la tribu de Kadhafi, qu’il prétend être la seule tribu de la ville. Je lui ai parlé, en répondant que la Libye est une seule et même tribu, qui est celle des révolutionnaires. Et que nous ne négocierons pas avant d’ entrer dans la ville.” La nouvelle de la première incursion rebelle dans Syrte est tombée peu de temps après. Applaudissements et vivats. La Libye est presque libérée, et presque unie.

Source:http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/17/les-recits-de-guerre-de-la-grande-tribu_1573775_3232.html#xtor=EPR-32280229-[NL_Titresdujour]-20110919-[deroule]

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