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set 13

Le poids des mots

Ahmed Habouss

Le poids des mots.

Qu’est – ce qu’un migrant musulman ?

Définition.

Musulman.

Les paradoxes frappent en Italie et surtout en Europe. L’usage du mot musulman a remplacé celui de migrant, un terme qui s’est généralisé depuis une dizaine d’années. Un inextricable mélange de vocabulaires apparemment cohérents pour désigner une situation sociologique contradictoire et complexe. Le regard perplexe de l’observateur interroge le poids de ses mots et leurs usages dans la vie quotidienne.

L’utilisation du mot communauté musulmane annule la géographie, la langue et la diversité cultuelle et culturelle des pays d’origine. Les généralisations offrent au citoyen moyen en Italie des images déformées et des clichés qui font peur à l’opinion publique. Le débat sur l’islam s’est substitué au débat sur l’immigration. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de problèmes de mosquées, de financement public ou privé des salles de prière, de transparence des statuts, de gestion des lieux de culte et de formation des imams. Cela pose des problèmes sérieux en termes de compétences, de formations, de légitimités et de médiation entre les associations et les pouvoirs publics. En Italie il y a environ quatre cents associations marocaines qui gèrent les mosquées ou plus exactement les lieux de prière. Combien sont-elles réellement opérationnelle et efficaces ? Notre enquête nous révèle le chiffre de 400 associations qui gèrent leurs lieux de prières en faisant recours à plusieurs formes de financements et de cotisations. Il semble que sur les 400 associations recensées il n’y en ait que 230 qui sont réellement actives. Il est trop tôt pour donner une évaluation correcte sur la transparence des statuts et les activités cultuelles en cours.

Tout ce qui concerne les lieux de prière, la rémunération des ministres du culte et leurs éventuelles formations nous interrogent pour savoir si elles sont prises en charge par les fidèles ou par le pays d’origine. Les chiffres disponibles pour l’instant à ce sujet sont aléatoires et difficiles à établir. On assiste actuellement à l’immersion de situations non résolues : c’est le cas des garages et des caves aménagés pour prier, des prières de rue, du manque de communication entre les diverses composantes de l’islam et les institutions. Ce déficit en termes de communication provoque un certain isolement et repli sur soi -mêmes.

La réalité bouge et beaucoup de migrants marocains en Italie sont laïcs car ils subissent comme toutes les sociétés humaines une division sociale du travail qui détermine leur vie quotidienne. Il y a un islam officiel en décalage avec l’islam pratiqué et vécu par les uns et les autres. On n’a pas de statistiques sérieuses et fiables sur le nombre de migrants marocains pratiquants ou non, ou de personnes qui peuvent revendiquer leur culture musulmane tout en étant athées ou agnostiques. Arguments qui méritent un examen attentif qui doit être confirmé par l’expérience et la réflexion. A ce propos, l’absence de donnés risque fort bien de fausser les analyses. Quand on pense à la laïcité, on a tout de suite à l’esprit, l’idée de l’anticléricalisme qui n’a rien avoir avec les comportements des marocains migrants en Italie. Durkheim disait dans son ouvrage « La division sociale du travail » que la séparation de la croyance religieuse de la morale ou de l’éthique des autres activités sociales est un processus inévitable. La preuve c’est ce qui se déroule actuellement sous nos yeux en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Car la révolte n’a pas une motivation religieuse bien au contraire elle est sociale et politique. Même les jeunes qui se déclarent pratiquants aspirent à une séparation du politique et du religieux. Voilà  ce qui mérite réflexion et débat. La rébellion des jeunes a mis en évidence la liberté d’émancipation et la rupture avec les modèles d’organisations politiques et idéologiques existantes. Ces vieilles formes de mobilisations et d’appartenance ont provoqué le rejet et la méfiance envers tout ce qui est structuré et organisé. Cette distance et ce refus ont mobilisé d’autres formes de revendication en rupture avec le passé et ses méthodes. Le message qu’exprime cette révolte sociale a fini par mettre en cause les logiques d’appartenance et d’organisation politique et leur mode d’enracinement et de légitimité. Cette dynamique a introduit un thème crucial, celui qui concerne les nouvelles sources de légitimité et leurs capacités de donner suite à ces revendications et de les transformer en projet de société.

L’émergence de l’individu bouleverse le paysage sociologique et anthropologique de ces sociétés. On assiste à une mutation qui n’a pas fini d’épuiser le sens des mots et leur impact sur les comportements individuels et collectifs. Encourager le goût de vivre dans la dignité et le droit de rêver à une société fraternelle et citoyenne. Une société où l’individu n’est pas une abstraction, ni une variable parmi tant d’autres. C’est l’expression douloureuse de soif de liberté et d’accès à une vie matérielle et socioculturelle digne de ce nom.

Certains schémas et grilles de lecture comme les dénominations de communauté islamique, de pays musulmans sont des homologations qui ont pour fonction la stigmatisation de l’Autre. C’est le refus de voir qu’il existe une société humaine stratifiée et complexe. Cet inextricable mélange englobe et gomme toutes les différences socioculturelles et géographiques. Voilà un postulat facile à généraliser et à manipuler.

C’est aussi le refus de voir et de constater que le monde change. Les jeunes maghrébins sont devenus acteurs de leur destin conscient de leur choix et des enjeux qui les attendent actuellement. Ils veulent réparer leur société et la refonder à leur image sans rompre avec la tradition. Leur pensée se différencie de celle de leur ainé dans les comportements et les formes de mobilisation sociale. Leur rébellion vise l’émancipation individuelle et la libération d’énergie sociale freinée par l’inertie et les tabous. Tout cela a été possible grâce à un taux progressif d’alphabétisation et d’acculturation de ces pays et de leur jeunesse. La génération d’aujourd’hui est désormais capable de révolte, d’apaisement, de sagesse et d’apprentissage.

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