Le vieillissement démographique, un autre défi pour le Maghreb
Par Mehdi Ben Braham, maître-assistant à l’université de Tunis Carthage
L’inégalité la plus forte oppose ceux qui sont couverts par un régime de retraite à ceux qui dans le secteur informel n’ont par définition jamais cotisé. En 2008, moins de la moitié des 60 ans et plus bénéficiaient d’une couverture retraite en Algérie et en Tunisie, mais un sur quatre seulement au Maroc. Parmi les artisans, commerçants, agriculteurs, rares sont ceux qui cotisent. Mais dans les sociétés maghrébines, la solidarité intergénérationnelle se manifeste d’abord au-delà des systèmes de retraite, en particulier par la cohabitation des générations dans un même logement : dans les trois pays, près de 90% des personnes âgées vivent avec leurs enfants. L aide financière des enfants, notamment émigrés, constitue par ailleurs la première source de revenu de la population âgée au Maroc et en Tunisie.
Le vieillissement attendu dans les prochaines décennies porte en germe deux défis, l’équilibre des régimes actuels et l’extension de la couverture. Les régimes de retraite vont voir le nombre de retraités augmenterplus vite que celui de leurs cotisants mettant ainsi en péril leur équilibre financier probablement à très court terme pour certains régimes, à un horizon plus lointain (2040) pour d’autres. Au cours de la dernière décennie, les caisses de retraite ont commencé à adopter des décisions que l’on connaît bien en Europe : relèvement des taux de cotisation, suppression des retraites anticipées, durcissement du mode de calcul du salaire de référence. Le gouvernement marocain a engagé un débat pour élaborer une réforme des retraites, l’Algérie et la Tunisie y pensent. Le relèvement de l’âge de la retraite est lui aussi au centre des discussions.
Le second défi, celui de l’extension de la couverture retraite, est inédit. Quels en sont les termes ? L’arrivée des classes nombreuses sur le marché du travail conduit au développement de l’emploi informel, et si rien ne change une grande partie de ces classes d’âge ne disposeront d’aucune couverture retraite à 60-65 ans. A la différence des générations précédentes, ces générations ont deux enfants. La solidarité familiale sera plus difficile avec deux enfants qu’avec 7, d’autant que l’évolution en cours conduit à adopter le modèle familial nucléaire. On peut penser que confronté à de nouveaux modes de vie ce modèle nucléaire, plus mobile et affranchi des contraintes traditionnelles, soit de moins en moins apte à prendreen charge des personnes âgées qui de surcroit vivront plus longtemps. L’extension de la couverture retraite devient dès lors une nécessité.
Comment l’étendre ? Les régimes de retraite des pays maghrébins reposent exclusivement sur une affiliation professionnelle, formule inadaptée aux emplois de l’informel caractérisés par des revenus faibles et hors de toute réglementation. Certains pays d’Amérique latine ou d’Afrique ont mis en place des pensions universelles ou des pensions ciblées sur les personnes âgées les plus pauvres. Des voies nouvelles sont peut-être à inventer, adaptées aux structures économiques et sociales du Maghreb, en couplant par exemple l’adhésion à un régime de retraite aux effets lointains à des incitations à effets immédiats, dans le domaine du logement ou de la santé.
Mehdi Ben Braham est aussi chercheur au LEGI, école polytechnique de Tunisie et membre du réseau ESIRAMed (Economie sociale, investissement responsable et assurance en Méditerranée)
Mehdi Ben Braham, maître-assistant à l’université de Tunis Carthage
Source originale de l’article: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/15/le-vieillissement-demographique-un-autre-defi-pour-le-maghreb_1701045_3232.html
Giornalista o scrittore sempre uomo in rivolta
06 maggio 2012 — pagina 34 sezione: DOMENICALE
È già un uomo in rivolta Albert Camus quando scrive il manifesto sulla libertà di stampa che pubblichiamo per la prima volta in Italia in queste pagine. È il 25 novembre 1939, Hitler ha invaso la Polonia, la Seconda guerra mondiale è cominciata da due mesi. Camus ha ventisei anni, ha pubblicato due raccolte di raccontie soprattutto un’ inchiesta sulla miseria della Kabilya su Alger républicain, prima di fondare con Pascal Pia Le Soir républicain, che dal 27 agosto di quell’ anno combatte ogni giorno contro la censura introdotta nell’ Algeria francese. Ma quello per la libertà di stampa è solo uno dei fronti sui quali Camus è in rivolta. Dall’ anno prima e per tutto il periodo in cui lavorerà al nuovo giornale (che chiuderà il gennaio dell’ anno successivo), sui taccuini che ha iniziato a tenere compare, si sviluppa e si conclude il suo primo romanzo, Lo straniero. Di giorno caporedattore, di notte scrittore. Di giorno riempie le colonne con le notizie che faticosamente riescea dare, mentre lascia bianche quelle con le notizie censurate, un atto di denuncia, perché «nessuna forza al mondo può fare accettarea un uomo di servire la menzogna». Di nottea confrontarsi con la sua creatura letteraria, questo strano uomo che con lo stesso stato d’ animo ama una donna, assiste alla morte della madre, uccide, viene processato e subisce la condanna a morte. Di giorno la rivolta, di notte l’ assurdo. Di giorno la vita ha un senso, di notte non ne ha. Per il resto dei suoi anni Albert Camus combatterà contro questa contraddizione. Si può essere uomini giusti se nulla ha senso? Può Sisifo continuare a portare il suo masso sulla cima della montagna sapendo che una volta arrivato il masso rotolerà di nuovo giù? Ci si può ribellare sapendo che non c’ è una causa superiore a cui votarsi? E infine, si può essere giornalisti liberi quando non c’ è libertà? Camus ha risposto nell’ unico modo che sentiva possibile: agendo con l’ ostinazione dell’ uomo che si rivolta «di fronte a ciò che lo nega». È l’ ostinazione del giornalista che viene fuori da questo articolo sulla libertà di stampa ritrovato da Le Monde in un archivio di Aix-en-Provence e di cui non si sapeva nulla fino a oggi. Il giornalista che si batte per nazionalizzare l’ industria bellica perché la guerra non sia decisa da interessi privati, contro il razzismo dei pieds noir,i coloni francesi in Algeria,e dei governi che continuano a opprimere «quelli che hanno il naso come non dovrebbero avere o parlano una lingua che non dovrebbero parlare». Tutto questo mentre contemporaneamente cresceva nascosto dentro di lui lo scrittore, il filosofo. Racconta Meursault, voce narrante de Lo straniero, mentre si svolge il suo processo e guarda verso i giornalisti in aula: «Avevano già la penna in mano. Avevano tutti la stessa aria indifferente e un po’ ironica. Tuttavia uno di loro, molto più giovane degli altri, aveva lasciato la penna appoggiata sul tavolo e mi guardava. Nella sua faccia un po’ asimmetrica non vedevo che i suoi occhi, molto chiari, che mi esaminavano attentamente, senza esprimere nulla che fosse definibile. E ho avuto l’ impressione strana di essere guardato da me stesso». – DARIO OLIVERO
L’entremêleuse
On aime l’essayiste pour la sagacité avec laquelle elle démonte les antagonismes entre le corps et l’esprit, l’art et la vie, le réel et l’imaginaire, la création et la procréation, la nature et la culture, et pour sa capacité à nourrir sa réflexion de ce que lui inspirent ses sensations physiques, ou les tâches du quotidien, autant que les références littéraires. On aime la romancière pour sa sensualité, pour son talent à dire les éblouissements de l’amour et les beautés de la vie aussi bien que la violence, la folie, la perversion, la tragédie ; pour cette écriture qui fouille la chair de son lecteur autant que celle de ses personnages. La parution de Une adoration, son nouveau roman, était une bonne occasion de rendre visite à Nancy Huston, écrivaine à l’existence démultipliée – par une aisance égale dans les registres francophone et anglophone (d’origine canadienne, elle est installée à Paris depuis trente ans) ; par la « quatrième dimension » que lui offrent les pouvoirs de l’imaginaire ; et par sa conscience heureuse, aiguë, de toutes les histoires, toutes les idées, toutes les richesses qui lui viennent des autres, et qu’elle s’est incorporées au cours de ses 49 ans de vie, à travers, dit-elle, « mes rencontres, mes amours, mes lectures, la maternité, l’amitié, les voyages ». « La solitude c’est la plus grande illusion de notre espèce », affirme l’un de ses personnages ; peu de gens repoussent aussi résolument et aussi loin qu’elle les parois du « moi ».

« Sorcière » : le mot revient souvent dans le parcours et les écrits de Nancy Huston. Au pluriel, c’était le titre de la revue féministe à laquelle, dans les années soixante-dix, étudiante canadienne fraîchement débarquée à Paris, elle confiait ses premiers textes. C’est aussi l’image qu’elle utilise pour faire l’éloge des pouvoirs de l’imaginaire. L’héroïne de son roman Instruments des ténèbres, Nada, qui est elle-même romancière – sans être son décalque -, tire son inspiration d’un « démon », « mon djinn, mon dragon, mon ange gardien aux mains sales », équivalent narquois donné aux éternelles et fatigantes muses des littérateurs virils ; elle déniche chez Plutarque ces lignes : « C’est aux âmes dociles et qui, dès le début, à la naissance, obéissent à leur propre démon, qu’appartient l’espèce des devins et des hommes inspirés. De ce nombre était l’âme d’Hermodore de Clazomènes, dont tu as sans doute entendu dire qu’elle abandonnait complètement son corps pour errer nuit et jour en mainte contrée, puis qu’elle revenait, après s’être trouvée bien loin présente à beaucoup d’entretiens et d’événements. Or cette relation n’est pas véridique : l’âme ne sortait pas du corps, mais, comme elle obéissait toujours à son démon et relâchait son lien, elle lui donnait loisir d’aller partout à la ronde et par conséquent de voir et d’entendre au-dehors beaucoup de choses qu’il venait lui rapporter. » Nada ajoute : « C’est aussi ce qui arrivait aux sorcières, ces femmes inspirées dont l’âme était si étonnamment docile qu’il leur suffisait de se frotter le corps d’un onguent et – pouf ! – elles s’envolaient par la cheminée sur leur balai pour aller danser, festoyer et faire l’amour jusqu’à l’aube avec de beaux diables, grands, forts et infatigables… » Et Nancy Huston elle-même commentait dans un entretien : « C’est un éloge du cerveau, Instruments des ténèbres… Je dis : regardez… On est tous capable de faire ça, c’est ça, le balai de la sorcière… Chaque fois qu’on rentre dans un roman, on est sur un balai de sorcière, on va ailleurs, on est quelqu’un d’autre. Il suffit de voir des bougies, et soudain on est dans cette pièce où Marthe va accoucher, avec les paysannes qui s’affairent autour d’elle. Il suffit de très peu de mots, et on est dans la scène, c’est ça la magie. »

Ce don de voyance, soulignait-elle, n’est pas réservé aux écrivains, qui constitueraient ainsi une race à part : « Je pense que les gens mettent trop de distance entre eux-mêmes et les écrivains, comme si nous avions quelque chose de spécial. Ce qu’on a de spécial, c’est qu’on fait ça à plein temps et qu’on a la patience ou le masochisme de rester seuls du matin au soir. Mais cette production de personnages appartient à tous. Dans les rêves, par exemple, ce n’est pas autre chose. On produit tous de l’inconnu, du mystérieux, qu’on ne comprend pas. Cette capacité d’engendrer de l’étranger est infiniment passionnante. C’est toujours ce même mouvement de repousser les frontières du moi, et de se dire : non, on n’est pas que ça, puisqu’on est capable de comprendre des gens tellement différents. On est beaucoup plus que ça. » La vogue actuelle des auteurs qui prennent en sténo le réel, ou leur propre vie, plutôt que de faire appel à ce pouvoir, l’impressionne peu : « Je ne me laisse pas abattre ! dit-elle en éclatant de rire. Pour moi, ce sont des épiphénomènes. Je me familiarise un peu, parce que je me dis, si tout le monde lit ça, il faut que je voie à quoi ça correspond… ça ne m’apporte pas grand chose. Mais il y a tellement d’autres sources de nourriture littéraire dans le monde ! Que ce soit les livres contemporains ou anciens… On peut aussi rendre complètement contemporain un texte de Sophocle, si on s’assoit et qu’on le lit aujourd’hui, si c’est aujourd’hui que ça nous importe. » C’est ce qu’on avait fait, en remontant moins loin dans le temps – un tout petit peu moins -, quand on avait découvert il y a un an et demi son essai Journal de la création, écrit en 1988, alors qu’elle était enceinte de son fils. « Le bébé qui naît à la fin de ce livre mesure un mètre quatre vingt deux… » sourit-elle rêveusement.
« Chaque fois qu’on rentre dans un roman,
on est sur un balai de sorcière,
on va ailleurs, on est quelqu’un d’autre »

Il y a la Nancy Huston essayiste et la Nancy Huston romancière. Au départ, elle se croyait faite pour l’essai, au point de considérer son premier roman, Les Variations Goldberg, en 1981, comme « un petit truc d’été ». Craint-elle aujourd’hui que l’essai ne l’amène à trop expliciter les thèmes autour desquelles elle tourne dans son œuvre de fiction, au risque d’inhiber l’écriture romanesque ? « Il y a deux choses : il y a d’abord les questions des journalistes, qui peuvent m’agacer, quand ils me demandent par exemple, à propos de Une adoration : “Puisqu’on a lu votre article sur les mères dans Le Monde, est-ce que c’est pour dire que les mères sont courageuses ?” ça, ça m’énerve beaucoup… Et puis il y a autre chose, de plus interne, qui est une sorte de honte, quand je vois les artistes que j’admire, et qui ne sont que des artistes. Je me sens très impure, je me dis que ce n’est pas bien, que je devrais ne faire qu’une seule chose. Mais, avec le passage du temps, j’assume mieux cette impureté, à cause de tout ce que j’ai ingurgité de la vie – y compris le fait d’avoir un père scientifique, qui a partagé avec moi la joie des mathématiques et de la physique, mais aussi ses interrogations sur la spiritualité, le sens de la vie… On a eu d’immenses conversations philosophiques, depuis que je suis toute petite. Ça m’a toujours énormément valorisée à mes propres yeux qu’il m’accepte comme interlocutrice, qu’il ait à cœur de m’initier à ces arcanes. Alors, voilà : ça continue de battre quelque part… Pour moi, le travail théorique n’est jamais de la souffrance. C’est un pur plaisir. Il y a sans doute là un besoin de nourrir aussi l’hémisphère gauche de mon cerveau, pour donner au droit le temps de se reconstituer, parce qu’à la fin d’un roman il doit être assez épuisé… »

L’essayiste et la romancière se lisent avec la même avidité, même si la première est moins connue que la seconde, révélée au grand public par Instruments des ténèbres (son sixième roman), Goncourt des lycéens 1996 et prix du Livre-Inter 1997. En 2001, au moment de la parution de Dolce agonia, elle confiait avec humour à L’Œil électrique, de retour d’une tournée de signatures au Québec : « C’était presque trop, comme si j’étais John Lennon. Les gens viennent vers moi, les femmes, surtout, et elles pleurent, je n’arrête pas d’essuyer la table ! » Rien d’étonnant à ces réactions, à l’intensité du lien qu’elle tisse avec ses lecteurs : ouvrir un roman de Nancy Huston, c’est prendre en pleine figure la vie dans ce qu’elle a à la fois de plus beau et de plus dur. Ses évocations sensuelles sont d’une force et d’une liberté rares ; elle décrit comme personne les délices du sexe, les éblouissements de l’amour. Mais elle assume aussi la cruauté, la violence, la perversion ; la chair de ses personnages est le lieu des plus grandes extases et des pires souffrances. Elle raconte le malheur, la maladie, l’abandon, les destins qui s’enrayent, la folie qui gagne, les rêves qui se brisent. On en sort chamboulé de fond en comble, secoué comme un de ces petits paysages sous cloche où il neige quand on les agite, et qui, une fois immobilisés, mettent un certain temps à retrouver leur ordonnancement intérieur – un ordonnancement qui, lorsqu’il revient, n’est jamais tout à fait le même qu’auparavant.
« En France, une petite clique élitiste
crache sur tout ce qui compte
aux yeux de la plupart des gens.
Du coup, les autres en sont réduits
à acheter Paulo Coelho,
qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ? »
Elle refuse d’édulcorer, de biaiser avec la vie – « je veux pouvoir tout voir, ne pas me voiler les yeux », disait-elle encore à L’Œil électrique -, mais elle refuse aussi de cracher sur ses beautés. Elle s’inscrit en faux contre l’attitude des nihilistes pour qui « tout est de la merde ». Sa sensibilité à vif l’expose aux coups de grisou psychiques, mais son appétit de vivre, sa sagacité, lui interdisent de se complaire dans la noirceur, dans les clichés de l’artiste torturé. Elle regarde le malheur en face, mais refuse de le devancer : « … De le devancer, précise-t-elle, ou de le généraliser, de l’extrapoler à tout. De le réifier, comme s’il y avait un Diable, une instance du mal, indépendante de l’existence, qui serait à l’œuvre dans le monde : c’est pour moi exactement aussi erroné que de prétendre qu’il y a un Dieu, une instance du bien. Penser cela, c’est s’interdire de comprendre, aussi. C’est s’interdire de voir par exemple qu’une éducation tolérante vaut mieux qu’une éducation intolérante. Que, dans un pays comme l’Allemagne, où on a grandi depuis la fin du XIXe siècle avec la discipline, l’obéissance et la soumission à l’autorité comme valeurs ultimes, il n’est pas étonnant qu’un Hitler émerge. Si on prétend que tout est de la merde, alors qu’un Hitler n’a pas émergé dans d’autres pays où on mettait l’accent sur autre chose, alors, effectivement, il y a de quoi se tirer une balle dans la tête. Et ça me choque que les intellectuels parlent comme ça. D’autant plus que c’est un luxe de nantis, le désespoir. Il suffit de relever le nez de son livre, de sa page, et de regarder ce que font les gens autour de soi : ils travaillent avec des enfants autistes, ou ils essaient d’aider telle personne à réapprendre à marcher, ou ils enseignent le français aux étrangers pour qu’ils puissent s’insérer dans la société, enfin, bref, les gens BOSSENT pour améliorer l’existence ; et les intellos sont là, à leur couper l’herbe sous les pieds et à tirer sur tout ce qui bouge… ! C’est dingue ! Et dès qu’on parle de liens, que ce soit le couple, les enfants, c’est sentimental, c’est kitsch, c’est con… C’est particulièrement vrai en France, je crois, où une sorte de petite clique élitiste crache sur tout ce qui compte aux yeux de la plupart des gens. Du coup, les autres en sont réduits à acheter Paulo Coelho, qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ?… »
A la fin d’Instruments des ténèbres, Nada, sous le coup d’une illumination, accomplit sa petite révolution, et apostrophe en ces termes son « démon » : « L’Enfer et le Paradis sont tous les deux ici, sur Terre. Nulle part ailleurs. Nulle part ailleurs. Daimôn, vous ne voyez pas ? Jamais vous ne l’emporterez. Toute résolution de désespérer est annulée en un clin d’œil par le visage d’un enfant, le sourire d’une amie, la beauté d’un poème, d’un tableau ou d’une fleur… » Le Diable n’en croit pas ses oreilles : « Mais je crois rêver ! » « … non pas, poursuit Nada, parce que ces choses sont une raison d’espérer (ne vous en faites pas, je n’irai pas jusque-là !), mais parce qu’elles sont. Point à la ligne. No future. Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants : non parce qu’ils espèrent en tirer quelque chose, mais parce qu’ils sont là : de façon aussi irréfutable que miraculeuse. Le désespoir est exactement aussi débile que l’espoir, ne voyez-vous pas ? La vérité n’est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle ; mais des éclats d’amour, de beauté et de rire, sur fond d’ombres angoissantes ; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres (oui, car la musique ne se perçoit que grâce au silence, le rythme grâce à l’étendue plane). »
« Les gens adorent le lapidaire :
c’est une des choses
les plus décourageantes
dans l’espèce humaine »

La conscience du bien et celle du mal cohabitent étroitement chez Nancy Huston. Dans Histoire d’Omaya, en 1985, elle plongeait le lecteur dans l’univers intérieur ravagé, peuplé de souvenirs insoutenables, d’une jeune femme fragile, fantasque, portée sur l’affabulation, qui restait impuissante à faire reconnaître par la justice le viol collectif qu’elle avait subi. A partir d’un fait divers réel qu’elle connaissait bien, la romancière endossait quasiment un rôle de médium, et livrait ses hallucinations à l’état brut. « Je travaillais presque avec des images hypnotiques », se souvient-elle. Elle s’est lancée dans ce roman, le plus dur de son œuvre, le seul dont la lecture soit pénible – « trop », estime-t-elle avec le recul -, peu après son premier accouchement : « La maternité m’a donné des forces inouïes pour me confronter à une réalité comme celle-là, qui est très menaçante pour n’importe quelle femme. » Dans l’harmonie qu’elle vivait avec un homme, elle puisait donc la force d’affronter la possibilité que l’homme soit l’ennemi. Dans un texte de 1981, « Pas de danse autour de l’équivoque », repris dans Désirs et réalités, elle interrogeait, perplexe : « Est-ce à dire que c’est parce qu’on peut être baisée sans le vouloir qu’il faut ne pas vouloir baiser ? A tout prix ? » Ne pas se priver du meilleur ni s’empêcher de vivre sous prétexte que le pire est possible, qu’il arrive ailleurs : c’est peut-être pour cela que son féminisme n’a jamais été un féminisme « anti-mecs ». Les généralisations, avec elle, se heurtent décidément à une fin de non-recevoir.
Quand Nada affirme son refus de désespérer, le Diable lui renvoie : « Vous vous rendez ridicule. » Elle lui réplique : « On ne peut plus me faire peur avec ce mot-là ! » Les nihilistes, eux, risquent peu de se rendre ridicules. S’il s’agit de jouer au plus fin, d’en mettre plein la vue, d’être invincible et hors d’atteinte, le cynisme fera toujours mieux l’affaire. Quel meilleur moyen de gagner à coup sûr que de se mettre hors jeu ? Réticente à prendre la pose « vendeuse », sensationnaliste ou simplificatrice, Nancy Huston intervient dans les débats publics moins que son statut ne l’y autoriserait : « Je préfère prendre le temps de réfléchir, et j’essaie aussi de concilier une élégance d’écriture avec les nuances. Parce que je trouve qu’il y a un tel goût de l’extrême… » Et on en revient aux nihilistes : « Thomas Bernhard a beau s’autoproclamer “maître mondial de l’exagération”, il ne dit pas autre chose que ce qu’il dit ; et ce qu’il dit est quand même accablant. Il est aussi anti-autrichien que Hitler était antisémite ! On ne peut pas généraliser ainsi sur tout un peuple, toute une nation. Quand Houellebecq s’en prend aux musulmans, c’est pareil : c’est une formule-choc que tout le monde répète, et finalement tout le monde achète, tout le monde applaudit, il occupe toute la place dans les journaux… Les gens adorent le lapidaire : c’est une des choses les plus décourageantes dans l’espèce humaine. Ils aiment ce qui est formulé vite et brillamment. A la limite, le contenu est presque secondaire. » Ne serait-ce pas un travers particulièrement répandu en France ? Dans Douze France, qui fait suite à Nord perdu, un essai sur son exil, elle disait son agacement du côté « persifleur » des Français… « Oui, peut-être. Il y a un goût de la formule qui est très spécifique aux Français. Quand j’ai reçu le Goncourt des lycéens, il y a eu une assemblée générale avec tous les lycéens dans un auditorium à Rennes ; nous, les écrivains sélectionnés, nous défilions sur scène et prenions la parole les uns après les autres. Ce qui m’a frappée, c’est que, souvent, X disait exactement le contraire de ce que venait de dire Y, mais tous deux étaient applaudis à tout rompre – et par les mêmes ! Parce qu’il y avait de la force, de l’emphase, de l’humour… Enfin, une sorte de formule extraordinairement bien frappée, qui fait que les applaudissements partent, comme un réflexe. Toutes proportions gardées, c’est ce qui s’est passé pendant la guerre avec Pétain et De Gaulle : ce sont les mêmes foules qui ont acclamé d’abord l’un, puis l’autre ! C’est le grand homme du moment, alors on est prêt à se réjouir d’être en sa compagnie… C’est consternant. »
« Il s’agit à chaque fois de trouver la contrainte
qui me donnera le maximum de liberté »

Les instruments renouvellent leur bref scintillement au milieu des ténèbres dans son dernier roman, Une adoration, paru en mai. Après le meurtre d’un comédien célèbre, Cosmo, ceux qui l’ont connu défilent à la barre pour témoigner devant le juge – c’est-à-dire devant le lecteur. Parmi eux se détache la figure d’Elke, serveuse dans un village du Berry, divorcée, mère de deux enfants, qui a vécu avec Cosmo une grande histoire d’amour. Parfois, ce sont des instances inattendues qui prennent la parole : une glycine qui a été témoin d’une scène érotique, un étang gelé sur lequel Elke et son fils sont venus se promener, une passerelle jetée sur un ruisseau qui se souvient des premiers monologues du futur comédien accoudé à sa rambarde… Pour le lecteur, il en résulte une saisissante impression de proximité physique avec les personnages. De temps en temps, la romancière elle-même intervient. Tout en reprenant une forme polyphonique déjà expérimentée dans Les Variations Goldberg et Prodige, Nancy Huston se joue des codes littéraires avec humour et désinvolture, sans que cela ôte rien ni à la force de l’illusion romanesque, ni à la gravité parfois déchirante de ce que vivent ses personnages. Le même travail de médium que dans Histoire d’Omaya, en somme, mais livré sous une forme plus sophistiquée, ludique. « Plus je lis moi-même, plus je me familiarise avec toutes sortes d’approches de la chose littéraire, plus je suis contre le fait d’agresser le lecteur, dit-elle. J’ai envie qu’il soit à l’aise. J’ai envie qu’il soit heureux, même s’il se passe des choses terribles dans le livre. J’ai envie qu’en tant que lecteur qui appréhende un objet langagier, pour employer les grands mots, il soit tranquille en lui-même. Je n’ai pas envie de le bousculer, de le déranger, de lui rendre les choses opaques, compliquées. » Ici, le dispositif, surprenant au premier abord, se révèle très séduisant. « Dans chaque roman, je me lance un nouveau défi formel, explique-t-elle. Ce n’est pas l’artifice pour l’artifice, ce n’est pas pour être maligne, mais pour me sentir libre. Il s’agit à chaque fois de trouver la contrainte qui me donnera le maximum de liberté. Mais cette fois, j’ai beaucoup tâtonné. Au départ, je savais très peu de choses : je savais qu’il y avait un acteur, qu’il y avait quelqu’un qui avait passé du temps dans un asile, qu’il y avait un amour qui carburait beaucoup à l’imaginaire, et qu’il y avait des enfants : un garçon et une fille. Mais je ne savais pas du tout comment raconter cette histoire, ni même où elle se passait, et donc dans quelle langue l’écrire. »

C’est que, contrairement à la plupart de ses confrères, Nancy Huston a cette question-là à résoudre lorsqu’elle entame un nouveau livre. Dans Nord perdu, elle raconte combien il était vexant pour elle, l’anglophone, à son arrivée en France – à 20 ans -, d’entendre les enfants pérorer dans la rue sans qu’elle comprenne un seul mot : « Comment se peut-il que des petits morveux sachent parler si bien, si vite, alors que moi, en dépit de tous mes diplômes, je n’arrive plus à coller trois mots ensemble ? » Mais, très vite, les morveux ont pu aller se rhabiller. Elle s’est découvert en français une liberté et une virtuosité qu’elle n’avait jamais eues en anglais, et qui ont décidé de sa vocation. En 1993, son quatrième roman, Cantique des plaines, qui se déroule dans sa province natale, l’Alberta, à l’époque des premiers colons européens, a marqué ses retrouvailles avec la langue anglaise. Depuis, elle se traduit elle-même dans les deux sens. Reste à savoir dans quelle langue commencer… « Ça me paralysait complètement. Je me souviens d’un moment de grande détresse, où j’ai envoyé un e-mail à mon ami l’écrivain sud-africain André Brink, qui fonctionne comme moi en deux langues. Il m’a répondu : “Ne t’inquiète pas, lance-toi, moi je fais ça souvent : j’écris tel chapitre dans la langue où ça vient, et je traduis plus tard…” Il est très détendu à cet égard. Il me dit que nous avons la chance, nous, à la différence des autres, de vivre deux fois… » Le Berry, et donc le français, ont fini par s’imposer. Après Instruments des ténèbres, Une adoration est le deuxième roman berrichon de Nancy Huston : elle et son mari – un autre exilé, l’intellectuel d’origine bulgare Tzvetan Todorov, père de ses deux enfants – ont une maison dans la région, et elle restitue à merveille cette campagne rude et envoûtante qui est devenue leur terroir d’adoption.
« J’assume de mieux en mieux le fait
de n’avoir qu’assez peu de vie, finalement »
La question de la langue résolue, celle du dispositif formel ne l’était toujours pas. « J’ai eu un faux départ catastrophique. J’ai travaillé pendant peut-être cinq mois dans le malheur total, en sachant que ce n’était pas ça, ce n’était pas ça, ce n’était pas ça… Alors, j’ai tout balancé – j’avais 150 pages, quand même -, et j’ai complètement arrêté d’écrire pendant deux mois. Je me suis dit qu’il fallait que je passe par cette épreuve : le repos [elle rit]. Je n’avais jamais fait ça de ma vie : d’habitude, je suis toujours à ma table de travail, même quand ça n’avance pas, ou alors je vais en bibliothèque – mais là, j’étais face au mur. Et ça a été merveilleux. D’abord, le ciel ne m’est pas tombé sur la tête ! Personne ne m’a fait le moindre reproche. Il y a deux ans, au festival du film documentaire “Visions du réel” de Nyon, en Suisse, j’ai vu un film magnifique de Jonas Mekas, qui était l’invité d’honneur ; c’était un montage de tous ses films avec ses proches, sa femme, les enfants, petits, grands, les événements de la vie quotidienne, sur cinquante ans… Et, dans ce défilement d’images chaotiques, apparaissait un placard avec un haïku du XIIe siècle japonais : “J’ai dormi tout l’après-midi et personne ne m’a puni.” J’étais émue de penser que ça venait du XIIe siècle au Japon ! Et que ce n’était donc pas lié à une quelconque culpabilité judéo-chrétienne, mais que tout le monde connaît ça : “Aïe aïe aïe, j’aurais dû mettre ma journée à profit et je ne l’ai pas fait…” J’ai appris à être heureuse dans une inaction créative totale. Ça a été une vraie belle leçon. Et, au bout de deux mois d’inaction – mais ce n’est jamais de l’inaction pour l’inconscient, bien sûr, qui continue de turbiner quoi qu’on fasse -, je me suis réveillée un matin avec cette adresse au juge. J’ai compris que tout le monde allait défiler à la barre, et que ça conférait une urgence à toutes les paroles. J’ai écrit le premier jet en cinq semaines, en travaillant du matin au soir, tous les jours, complètement à l’écoute. J’étais sûre de cet espace de liberté que j’avais dessiné pour danser. Alors, quand j’ai commencé à entendre les arbres, et les fleurs, et les passerelles… J’étais enchantée. J’ai compris que tout pouvait parler – qu’une molécule pouvait parler. Un imprévu de cette intensité-là, c’est un des plus beaux cadeaux qu’on peut recevoir de l’écriture. C’est une telle dose de réel qu’on se shoote à ce moment-là… » De réel ?… « Oui, de réel – dans la mesure où tout l’argument du livre est que l’imaginaire fait partie du réel humain. »

Comment s’articulent-ils, le réel et l’imaginaire, dans sa vie à elle ? En 2001, elle déclarait à une journaliste de Lire, qu’elle recevait dans son studio d’écrivain, qu’elle menait une vie « hautement anormale » : « Etre seule du matin au soir ici et ne vivre qu’avec des personnes imaginaires, vous trouvez cela normal ? » Elle dit aujourd’hui : « Je crois que j’assume de mieux en mieux cette solitude. J’assume de mieux en mieux le fait de n’avoir qu’assez peu de vie, finalement. Je suis passionnément attachée à mes amis, à mes proches, j’aime faire des choses, mais je remarque, quand je rencontre des gens normaux [elle rit], qu’ils vivent dans un monde à trois dimensions, alors que moi, j’en ai une quatrième. Et cette quatrième dimension me plante dans la vie avec un autre regard, une autre forme de circulation des significations, qui est irremplaçable pour moi. Je ne pourrais pas vivre sans ça. Et je ne vis qu’avec ça, d’une certaine façon. Si je n’ai pas ma dose de solitude dans la journée, je ne suis pas fréquentable. Je deviens très malheureuse et méchante. » Le fait de savoir que son travail est important pour d’autres, aussi, l’aide à assumer cette solitude : « Ce n’est pas une question de ventes, ou d’honneurs, ou de best-sellers, ou d’argent ; mais que les gens me disent que tel livre a vraiment compté, que ça les a touchés, que ça les a aidés à percevoir leur propre existence autrement, ça, ça compte beaucoup, bien sûr. »
« Je vois mieux aujourd’hui
qu’à l’époque de Journal de la création
à quel point le réel est imprégné d’imaginaire.
Parce qu’il y a un aller-retour.
La limite entre les deux est très floue »
S’est-elle habituée à avoir « peu de vie », vraiment, ou à concilier la vie et l’écriture ? Elle insiste en riant : « Non, non : à avoir peu de vie… » Mais qu’on ne croie pas que c’est dramatique. Elle observe : « En lisant votre résumé de mes écrits théoriques, je me suis rendu compte que je n’étais plus d’accord avec un certain nombre de choses dans Journal de la création, et notamment avec ces distinctions très tranchées entre le réel et l’imaginaire, entre l’œuvre et la vie, ou l’art et la vie. Je n’aurais plus dit ça comme ça, justement parce que je vois mieux à quel point le réel est imprégné d’imaginaire. Parce qu’il y a un aller-retour. La limite entre les deux est très floue. On le voit bien dans le film The Hours : Virginia Woolf est un être vivant, elle écrit Mrs Dalloway, ce livre sera lu cinquante ans plus tard par une petite ménagère de Californie qui en sera transformée et en prendra une décision irrévocable… Ça entre dans votre vie, une lecture, aussi, quand ça vient au bon moment. Quelqu’un, à son tour, va faire de Virginia Woolf un personnage dans un film ; une vraie femme va venir incarner Virginia Woolf et jouer ses sentiments, en s’en imprégnant – c’est Nicole Kidman… Quelque chose qui a été de la chair est devenu de l’écriture, mais, parce que c’est devenu de l’écriture, d’autres êtres de chair le prennent en eux, éventuellement réincarnent non seulement Mrs Dalloway mais Virginia Woolf elle-même, qui devient un personnage, joué par quelqu’un de vivant… Tout cela est bien plus intriqué qu’on ne le pense. Il y a quelques jours, lors d’une séance de dédicaces, une femme est venue me remercier pour Histoire d’Omaya, parce que c’est l’histoire de sa mère, et elle ne le savait pas. Grâce au livre, sa mère a pu lui raconter ce qui lui était arrivé. On ne

peut jamais prévoir quand, tout à coup, il y aura ce déclic… Du coup, l’art relance quelque chose dans la vraie vie : il n’y a pas un mur entre les deux. J’ai aussi eu des mères et des filles qui venaient ensemble à des séances de signatures autour de La Virevolte [le roman raconte l’histoire de Lin, une danseuse qui abandonne son mari et ses deux filles pour se consacrer à son art]. Souvent, la mère était artiste, et, grâce au livre, me disaient-elles, la fille avait enfin compris pourquoi elle ne pouvait pas être là. C’est toujours très émouvant, elles pleurent, et moi aussi… Paradoxalement, j’ai à remercier ma propre mère de son geste de folie [sa mère a quitté le foyer familial lorsqu’elle était enfant], parce que c’est sûr qu’il n’y aurait pas eu cette œuvre d’art-là s’il n’y avait pas eu cet élément de vie massif. » Et puis, ajoute-t-elle, elle constate aussi, après une longue pratique, « qu’à force, l’art devient la vie. Comme tout le monde, on a quand même vingt-quatre heures dans la journée ; alors, si on les a plutôt consacrées à l’art, eh bien, c’est ça votre vie ».
Au moment de réunir les textes qu’elle a fait paraître sous le titre Désirs et réalités, en 1995, elle se rendait compte, comme elle l’écrivait dans l’avant-propos, qu’elle n’avait « jamais parlé que d’une seule chose : la relation entre le corps et l’esprit ». Le réel et l’imaginaire, l’art et la vie, le corps et l’esprit, la création et la procréation : elle a toujours consacré beaucoup d’énergie à réfléchir à ces articulations, à démontrer l’inanité des antagonismes qu’on en déduit, en suggérant qu’on pourrait en faire l’économie. Comme elle le raconte dans l’un des textes de Désirs et réalités, « Les enfants de Simone de Beauvoir », ainsi que dans Journal de la création, longtemps, dans sa vie, la maternité n’était pas au programme : elle se voulait, comme Beauvoir, aussi libre d’attaches et dégagée des contraintes matérielles que possible, pour pouvoir se consacrer à l’écriture. Elle ne regrette pas son revirement : « C’est depuis que je suis mère que j’écris bien, je trouve. En voyant grandir mes enfants, j’ai vu émerger des individus à partir de presque rien, et ça, c’est passionnant. C’est exactement le même “passionnant” que le roman. Ça se passe dans la vie matérielle, concrète, on échange, on s’apprend des choses, on se surprend… Les enfants vous échappent comme vos personnages vous échappent. Ils ont une indépendance sidérante, ils sont pris très tôt dans leur propre monde, leur propre système de signes, et vous n’avez pas de prise là-dessus. »
« Là où j’écris, je ne veux pas
être quelqu’un.
Je veux être purement
à l’écoute, à la recherche :
une instance cherchante »

Dans « Le dilemme de la romamancière », un autre texte de Désirs et réalités, elle se demande comment concilier l’amoralité, le pessimisme, la lascivité de la romancière avec les qualités qu’on attend en général d’une mère. Comment se débarrasser, aussi, du regard de l’enfant – un regard virtuel, intériorisé – sur ce qu’on écrit. « Je me suis libérée du regard des parents en changeant de langue, dit-elle en riant, mais comment me libérer du regard des enfants ? J’ai résolu une partie de la question en travaillant dans un studio à l’écart. Là, les enfants n’existent pas – et moi non plus, d’ailleurs : là où j’écris, je ne veux pas être quelqu’un. Je veux être purement à l’écoute, à la recherche : une instance cherchante. » Le regard des enfants, elle l’a exorcisé dans Une adoration. Lorsqu’un personnage témoigne à la barre, les autres l’entendent : ils lui coupent la parole, contestent sa version des faits… Quand Elke, en extase, raconte ses ébats avec Cosmo, ses enfants, sur le point de tourner de l’œil, hurlent au scandale, exigent qu’elle se taise. La romancière en jubile encore : « C’était très amusant de jouer avec ça : le regard des enfants sur la mère. Elke dit aussi qu’elle ressent le besoin de construire un mur épais autour de sa chambre pour faire l’amour quand ils sont dans la maison… La mère désirante, palpitante, passionnée, est une figure assez rare en littérature. Encore de nos jours, on fait comme si quelqu’un qui est mère n’était que mère. C’est complètement idiot. Les mères sont aussi mille autres choses… Comme les pères ! »
Accepter la maternité, c’était aussi accepter, comme elle l’écrit dans Journal de la création, « la matérialité, la mortalité ». Accepter de s’incarner, alors que la chair peut facilement être vécue, par l’écrivain-sorcière chevauchant le balai de l’imaginaire, comme une limite insupportable mise à ses pouvoirs. C’est d’ailleurs ainsi que Nada voit les choses, au début d’Instruments des ténèbres : « Ainsi voilà : vous recevrez en partage une chose appelée le corps, qui restreindra votre liberté de façon douloureuse, presque intolérable : dorénavant, vous ne pourrez manifester votre présence que dans un lieu et une époque à la fois et, qui plus est, les lieux devront être géographiquement contigus et les époques reliées les unes aux autres dans une avancée inexorable. Oh non ! Il m’a toujours semblé que les choses avaient dû se passer ainsi. Voilà la vraie punition, le vrai bannissement du vrai paradis. Nous emprisonner dans l’ici et le maintenant, comment a-t-Il osé ? Qui, Il ? Lui, quoi. Celui qui énonce la loi du réel et la déclare incontournable. » Nancy Huston, elle, si elle ne s’est pas laissée avoir par les contraintes artificielles – celle qui imposerait de choisir entre l’écriture et la maternité, par exemple -, semble s’être construite autour de l’acceptation des contraintes imposées par la nature, par cette « loi incontournable » qui révolte Nada. Mais une acceptation active, qui permet d’en tirer tout le suc, et qui est le contraire d’une résignation. Son implication dans la vie physique, matérielle, son inscription dans la chaîne des générations, ont nourri son œuvre au lieu de l’entraver. C’est sa capacité à réfléchir autant à partir de ses sensations physiques ou des tâches de la vie quotidienne que des références littéraires, et à créer une tension entre elles, qui fait la densité fructueuse de ses essais. Et ses romans sont ceux d’une femme qui connaît la vie pour s’y être plongée résolument, au lieu de s’en tenir autant que possible à l’écart. Le clown, psychologue et romancier Howard Buten, qui est l’un de ses admirateurs – comme Philippe Caubère : on peut d’ailleurs penser qu’il y a de ces deux grands comédiens dans le personnage de Cosmo – lui rendait hommage en ces termes : « C’est la seule écriture qui pour moi s’avère réellement bandante. Un souvenir : pendant la lecture de Cantique des plaines, je tombe sur une scène qui me semble particulièrement banale. Elle se déroule dans la cuisine familiale, on nous décrit une femme assise sur un tabouret. Je remarque que la description est totalement dépourvue de la moindre allusion sexuelle, il n’y a pas l’ombre d’une notation charnelle, rien si ce n’est des vocables de base tels que “jambe”, “tabouret”, “cuisine”… Et je meurs de combustion spontanée. Ça, c’est ce que j’appelle de l’écriture ! »
« La contrainte, autant que la liberté,
est partie intégrante de notre identité humaine »
L’exploration de ce que permet une limite, plutôt qu’une tentative forcenée de l’abolir : le principe vaut pour tout, y compris pour l’écriture, le travail intellectuel. « Trouver la contrainte qui me donnera le maximum de liberté », disait-elle plus haut à propos des dispositifs formels qu’elle met en place dans chacun de ses romans. Elle raconte à ce propos : « Dans son séminaire, Roland Barthes [avec qui elle a travaillé à son arrivée en France] essayait chaque année de s’entourer des gens qu’il trouvait les plus intelligents, qui avaient le plus de caractère, qui l’intéressaient le plus. Quelques années avant que je ne débarque à Paris, il avait décidé de faire, pour une fois, un séminaire sur rien : on se retrouverait simplement, tous les quinze jours, pour se parler, pour avoir des conversations stimulantes… Ça a foiré – et on comprend tout de suite pourquoi ça foire. Sa formule à lui, c’était, je crois : le thème du séminaire est le prétexte sur lequel la névrose doit s’accrocher pour pouvoir s’épanouir. Je dois animer un atelier d’écriture aux Etats-Unis cet été, il y a très longtemps que je n’ai pas enseigné, mais je sais que la première chose à faire, c’est de s’assigner des tâches limitées. Si on est là à dire : “bon, eh bien, écrivons”, c’est épouvantable. Tout le monde est immédiatement saisi à la gorge, y compris moi ! [Elle rit.] On se sent bête, et vide, et on n’a rien à dire. Alors que si on se donne une contrainte, puis qu’on la déplace pour voir ce que ça donne, etc., on peut vraiment avancer. »

Elle s’inscrit en faux contre la répudiation de la matérialité et de la maternité, mais aussi, corrélativement, contre le mythe qui voudrait que chacun se construise ex nihilo, libre de toute détermination. Cela fait longtemps que je travaille (écris, réfléchis, parle) contre le modèle sartrien de l’auto-engendrement, du “tout culture”, du je me choisis, moi, adulte, rationnel, souverain, entièrement libre et autonome”, écrivait-elle dans « L’inné, l’acquis et l’inné », un texte de Nord perdu. Un modèle qu’elle résumait ainsi : « Sujet transcendantal, l’homme – ce qui s’appelle un homme d’après cette conception – se choisit. S’invente. “S’arrache”, telle une mauvaise herbe dotée de mains, à la gangue des déterminismes. Ne désire transmettre que du savoir, et non des gènes, “façonner des âmes et non des corps”, comme disait Beauvoir pour expliquer sa préférence de l’enseignement à la maternité (comme si les mères ne prenaient aucune part à la formation des âmes !). » Elle racontait comment elle-même, un jour, après vingt-cinq ans passés à « s’inventer » loin de son pays natal, à faire sa vie loin du regard des siens, à se laisser modeler et modifier par un autre environnement que celui auquel sa naissance la destinait, découvrait soudain dans la glace, entre ses sourcils, les rides de sa grand-mère Huston… Elle concluait : « La contrainte, autant que la liberté, est partie intégrante de notre identité humaine. En fin de compte, nous ne sommes entièrement libres que dans nos désirs, et non dans nos réalités. Or les uns sont aussi importants que les autres : oublier les limitations du réel est aussi grave et, me semble-t-il, presque aussi répréhensible, que d’oublier le vertige de l’imaginaire. » Elle commente : « Nous sommes un mélange de détermination et de liberté, de singularité et d’appartenance à des collectivités… Mais c’est rageant pour la plupart des gens de penser ça, car c’est indécidable : on ne saura jamais quelle est la part de ceci, quelle est la part de cela… Et chacun aime se penser très libre de ses choix. »
« Plus le temps passe, plus je mesure
ce que je trimballe grâce aux autres,
tout ce que je contiens grâce à mes rencontres,
mes amours, mes lectures, la maternité,
l’amitié, les voyages…
Je me sens absolument grouillante de vie »

Cette négation du déterminisme qu’elle critique, c’est aussi la négation du lien. Elle dit encore, à propos des nihilistes : « Ce qui est très significatif, c’est que jamais ils ne font d’enfant. Jamais ils ne se lient de cette manière-là au monde. Il y a une sorte de proclamation de solitude, qui est absurde, mais qu’ils peuvent préserver parce que justement ils ne sont pas dans la vie comme la plupart des gens le sont. Ils postulent le “moi” : c’est toujours la même immense erreur. Ils disent qu’ils sont “jetés dans le temps”, “jetés dans l’existence” : “JE suis jeté dans l’existence.” Or la construction de ce “je” est quelque chose de tellement extraordinaire ! C’est une ingratitude monstrueuse envers tout ce qui leur a permis de parler comme ça. Envers les éducateurs, les mères, les professeurs, les instituteurs, les gens qui les ont aidés à faire les premiers pas, à remarquer ci, à remarquer ça… On vous a habillé, on vous a tenu au chaud, on vous a nourri, on vous a parlé, on vous a chanté… Regardez tout ce qu’on vous a donné ! Et vous avez le culot de dire “on m’a jeté dans le temps” ?! Partez, si vous n’êtes pas contents… Ils ne se suicident jamais, ces gens-là ! La femme de Cioran s’est suicidée après sa mort, mais lui… ! 83 ans… Beckett : 88 ans… Beckett est un génie pur, je trouve formidable qu’il y ait eu un Beckett, une sorte de cristallisation de toutes ces questions terribles ; mais ça ne m’empêche pas de voir une sorte de motif récurrent, et qu’il en fait partie. »
La vie qu’elle a aujourd’hui, dit-elle, même si elle en a peu, est « extrêmement colorée. Et de plus en plus ». La reconnaissance du lien, du bonheur du lien, y est pour une grande part : « Plus le temps passe, plus je mesure ce que je trimballe grâce aux autres, tout ce que je contiens grâce à mes rencontres, mes amours, mes lectures, la maternité, l’amitié, les voyages… Je me sens absolument grouillante de vie. Et c’est vrai qu’à 18 ans, je ne sentais pas ça. J’étais un désert ambulant [elle rit]. Je voulais mourir ! A 18 ans, on est tous sartriens : on se croit solitaires, auto-engendrés. Il y a quelque chose de presque intrinsèquement adolescent dans le désespoir. » Elle raconte : « Au mois de février, je suis allée à New York et j’ai retrouvé une amie, une femme très âgée maintenant – elle a 93 ans. Je la fréquente depuis vingt-cinq ans ; je l’ai donc vraiment accompagnée tout au long de sa vieillesse. C’est une immense, immense amie pour moi. On est allées au ballet, au Lincoln Center, qui est évoqué dans Angela et Marina, la pièce de théâtre que j’ai tirée avec Valérie Grail de La Virevolte. On a traversé Central Park en taxi, juste à l’endroit où je le traversais chaque jour quand j’avais 18 ans. Je travaillais comme secrétaire à New York, et j’allais tous les jours jouer du piano au Lincoln Center. A l’époque, j’étais comme ce personnage des Peanuts de Schulz qui vit sous un nuage gris, vous savez ? Il pleut juste sur lui… J’étais comme ça, je trimballais un nuage noir au-dessus de moi tout le temps. Et je me suis revue, à 18 ans – là, j’en ai 49 -, la tête basse, en train de traverser tous les jours ce parc, dans la même routine, pour aller faire du piano – un instrument que d’ailleurs je n’aimais pas, qui me rendait toujours mécontente de moi-même… Et là, je refaisais ce même trajet, trente ans plus tard, avec une allégresse, une attente, une joie, à l’idée qu’on allait au ballet ensemble, toutes les deux, qu’on allait voir des choses magnifiques – des chorégraphies de Balanchine… Et je me suis dit : mon amie a quarante ans de plus que moi… Donc, ça peut encore continuer. Peut-être que ça va devenir encore de plus en plus beau, de plus en plus vrai… Je suis incomparablement plus accrochée à la vie que je ne l’étais à 18 ans. Ça, c’est une chose que je n’aurais pas pu imaginer à l’époque : que la vie pouvait être meilleure – bien meilleure. Le fait d’avancer en âge n’est pas une descente lente vers la mort, comme on le croit : c’est tout le contraire. »
par Mona Chollet
QUEL MASCHIO FRAGILE CHE NON ACCETTA LIMITI
05 maggio 2012 — pagina 50 sezione: CULTURA
La violenza sulle donne è una forma insopportabile di violenza perché distrugge la parola come condizione fondamentale del rapporto tra i sessi. Notiamo una cosa: gli stupri, le sevizie, i femminicidi, i maltrattamenti di ogni genere che molte donne subiscono, aboliscono la legge della parola, si consumano nel silenzio acefalo e brutale della spinta della pulsione o nell’ umiliazione dell’ insulto e dell’ aggressione verbale. La legge della parola come legge che unisce gli umani in un riconoscimento reciproco è infranta. Questa legge nonè scritta, non appare sui libri di diritto, nonè una norma giuridica. Ma questa legge è il comandamento etico di ogni Civiltà. Essa afferma che l’ umano non può godere di tutto, non può sapere tutto, non può avere tutto, non può essere tutto. Afferma che ciò che costituisce l’ umano è l’ esperienza del limite. E che quando questo limite viene valicato c’ è distruzione, odio, rabbia, dissipazione, annientamento di sé e dell’ altro. Per questo la condizione che rende possibile l’ amore – come forma pienamente umana del legame – è – come teorizzava Winnicott – la capacità di restare soli, di accettare il proprio limite. Quando un uomo anziché interrogarsi sul fallimento della sua vita amorosa, anziché elaborare il lutto per ciò che ha perduto, anziché misurarsi con la propria solitudine, perseguita, colpisce, minaccia o ammazza la donna che l’ ha abbandonato, mostra che per lui il legame non era affatto fondato sulla solitudine reciproca, ma agiva solo come una protezione fobica rispetto alla solitudine. Sappiamo che molti giovani che commettono il reato di stupro provengono da famiglie dove al posto della legge della parola funziona una sorta di legge del clan, una simbiosi tra i suoi membri che identifica l’ esterno come luogo di minaccia. Il passaggio all’ atto violento che conclude tragicamente una relazione mostra che quell’ unione non era fatta da due solitudini ma si fondava sul rifiuto angosciato della solitudine, sul rifiuto rabbioso nei confronti del limite, non sulla legge della parola ma sulla sua negazione. Rivendicare un diritto di proprietà assoluto – di vita e di morte – sul proprio partner non è mai una manifestazione dell’ amore ma, come ricordava recentemente Adriano Sofri su queste stesse pagine, la sua profanazione. Qui il narcisismo estremo si mescola con un profondo sentimento depressivo: non sopporto di non essere più tutto per tee dunque ti uccido perché non voglio riconoscere che in realtà non sono niente senza di te. Uccidersi dopo aver ucciso tutti: il mondo finisce con la mia vita (narcisismo), ma solo perché senza la tua io non sono più niente (depressione). Nulla come la violenza sessuale calpesta odiosamente la legge della parola. Perché la sessualità umana dovrebbe essere passione erotica per l’ incontro con l’ Altro, mentre riducendosia pura sopraffazione disumanizza il corpo della donna riducendolo a puro strumento di godimento. Il consenso dell’ incontro viene rotto da un vandalismo osceno. Non bisogna però limitarsi a condannare la bestialità di questa violenza. C’ è qui qualcosa di scabroso che tocca il fantasma sessuale maschile come tale. Una donna per un uomo non è solo l’ incarnazione del limite, ma è anche l’ incarnazione di tutto ciò che non si può mai disciplinare, sottomettere, possedere integralmente di cui la gelosia, più o meno patologica, può offrire, negli uomini, solo una vaga percezione, come accade al tormentato protagonista di un classico romanzo di Moravia come La noia: nulla, nessuna somma di denaro, nessuna cosa, nessun oggetto, può trattenere ciò che per principio è sfuggente – simile al tempo nella fisica contemporanea, teorizzava Marcel Proust a proposito della sua Albertine. Per questa ragione Lacan distingueva i modi del godimento sessuale maschile e femminile. Mentre il primo è centrato sull’ avere, sulla misura, sul controllo, sul principio di prestazione, sull’ appropriazione dell’ oggetto, sulla sua moltiplicazione seriale, sull’ “idiozia del fallo”, quello femminile appare senza misura, irriducibile ad un organo, molteplice, invisibile, infinito, non sottomesso all’ ingombro fallico. In questo senso il godimento femminile sarebbe radicalmente “etero”; sarebbe cioè un godimento che sfugge ai miraggi della padronanza fallica. Tra di loro gli uomini esorcizzano l’ incontro con questo godimento “infinito” dichiarandole “tutte puttane”. E’ un fatto, ma è soprattutto una difesa per proteggersi da ciò che non intendono e non riesconoa governare. Lo dicevano a loro modo anche Adorno e Horkheimer quando in Dialettica dell’ illuminismo assimilavano la donna all’ ebreo: figure che non si possono ordinare secondo la legge fallica di una identità rigida perché non hanno confini, perché sono sempre altre da se stesse, radicalmente, davvero eteros. E’ di fronte alla vertigine di un godimento che non conosce padroni che scatta la violenza maschile come tentativo folle e patologico di colonizzare un territorio che non ha confini, di ribadire su di esso una falsa padronanza. E’ chiaro per lo psicoanalista che questa violenza – anche quando viene esercitata da uomini potenti – non esprime solo l’ arroganza dei forti nei confronti dei deboli, ma è generato da una angoscia profonda, da un veroe proprio terrore verso ciò che non si può governare, verso quel limite insuperabile che sempre una donna rappresenta per un uomo. Questa è del resto la bellezza e la gioia dell’ amore, quando c’ è. Non il rispecchiamento della propria potenza attraverso l’ altro. Per un uomo amare una donna è davvero un’ impresa contro la sua natura fallica,è poter amare l’ etero, l’ Altro come totalmente Altro, è poter amare la legge della parola. – MASSIMO RECALCATI
Barbarie Cinque lezioni sulla civiltà e i suoi nemici
27 aprile 2012 — pagina 17 sezione: BOLOGNA
«Forse non è la fine», recitano le parole di Sant’ Agostino prese a prestito per lo “strillo” dell’ undicesima edizione de «I Classici» organizzata dal Centro studi «La permanenza del classico» dell’ Università di Bologna. Tra i molti significati, vi è la dichiarata intenzione di proseguire oltre quella che lo scorso anno doveva essere l’ ultima volta. «Un anno fa, nel corso dell’ ultima serata – spiega Ivano Dionigi, ora rettore, ma a suo tempo ideatore della rassegna – avevo concluso che, a dieci anni dall’ inizio, c’ era da valutare se continuare o meno. Volevo che a deciderlo fossero gli studiosi del centro. Risultato: non solo quest’ anno andiamo avanti, ma abbiamo aggiunto un incontro e siamo così a cinque». Si comincia, allora, il 3 maggio (come sempre in Santa Lucia, tutti i giovedì, alle ore 21) e il titolo scelto è «Barbarie»: una riflessione sulla civiltà, sulle sue origini e i suoi pericoli, sui suoi nemici e la sulla sua fine. Al centro della prima riflessione, che come sempre parte da un testo classico le origini della civiltà e dell’ idea di progresso. A parlarne sarà il poeta e docente Valerio Magrelli, mentre le letture saranno a cura di Toni Servillo, tratte dal «Prometeo» di Eschilo. «Sono testi, quelli in programma, che comportano ancora un senso di meraviglia in un periodo di grande cinismo come il nostro», racconta Dionigi. A partire da quest’ anno ogni appuntamento sarà introdotto da un ricercatore o docente dell’ Alma Mater chiamato a presentare il tema della serata (sono Federico Condello, Cristina Demaria, Bruna Pieri e Ivo Quaranta). Nel parterre dei relatori, sono confermati, dallo scorso anno, solo Massimo Cacciari e Massimo Recalcati, mentre i “nuovi” saranno la filosofa Adriana Cavarero, poi Franco Cardini e Stefano Rodotà. Questi ultimi due, insieme a Cacciari, saranno i protagonisti del quintoe ultimo appuntamento che avrà la formula della tavola rotonda, sotto il titolo di «Aspettando i barbari», con una lettura di testi moderni e contemporanei affidata a due giovanissimi talenti come Donatella Allegro e Simone Tangolo. «Chi è il vero barbaro? – s’ interroga Dionigi – Questa è la domanda che la nostra civiltà non può non porsi oggi, di fronte ai nuovi “barbari” che bussano alle nostre porte e che la propaganda delle “piccole patrie” demonizza e respinge secondo stereotipi millenari». Le date degli altri appuntamenti sono il 10, 17, 24 e 31 maggio. Gli inviti (gratuiti) si ritirano come sempre il martedì prima del giorno dell’ incontro, dalle 17 alle 19 presso il Centro studi di via Zamboni 32. Solo per la serata del 3 maggio i talloncini saranno in distribuzione mercoledì 2 maggio.
IL VALORE DEI SIMBOLI
07 maggio 2012 — pagina 49 sezione: CULTURA
Dove nasce questa disaffezione alla politica che pervade fino all’ orlo le nostre società? Cosa allontana sempre di più il linguaggio dei politici da quell’ intreccio di impulsi, emozioni, speranze che plasma la nostra esperienza? E perché, forse mai come oggi, l’ onda lunga della politica sembra gonfiarsi nello tsunami dell’ antipolitica – per riprendere l’ efficace metafora usata da Scalfari nel suo editoriale del 30 aprile? Una risposta penetrante a queste domande è fornita adesso dall’ ultimo saggio di Gustavo Zagrebelsky, appena edito nelle Vele di Einaudi col titolo Simboli al potere. Politica, fiducia, speranza. Certo, a fomentare tali umori antipolitici, ci sono gli eterni privilegi della “casta”; i fenomeni, sempre più vistosi, di corruzione; la difficoltà, da parte dei partiti, di uscire da una lunga fase di stallo, elaborando proposte credibili di governo. Ma c’ è anche qualcosa di più e di più profondo che attiene al loro lessico – come un tarlo interno che lo depaupera e lo consuma, lo svuotae lo appiattisce su un piano di superficie, privandolo di spessore e linfa vitale. Si tratta di quella fenomeno degenerativo che Zagrebelsky sintetizza con il termine di “de-simbolizzazione”. Diversamente da autori come Rawls o Habermas, che vedono nella politica un’ attività guidata da procedure razionali, egli riconosce nella dimensione simbolica una riserva di senso fondamentale dell’ agire collettivo. Come è stato messo in luce dalla grande cultura sociologica di Weber e Durkheim, ma anche dalle fondamentali ricerche storiche di Marc Bloch ed Ernst Kantorowicz, la fenomenologia del potere è inaccessibile se separata dalla funzione che in esso gioca la sfera del mito. L’ emancipazione della politica dall’ ancoraggio religioso, conseguente alla secolarizzazione, non significa affatto perdita di dimensione mitica, come ha ingenuamente supposto la tradizione illuministica, contrapponendo frontalmente mythos e logos. Secondo lo stesso Weber, del resto, è proprio dalla “gabbia di acciaio” della burocratizzazione che si è generata per reazione, nei primi decenni del Novecento, l’ esigenza di una nuova politica carismatica, con gli esiti, anche tragici, che conosciamo. La conseguenza che se ne deve trarre è che ogni volta che si è preteso di ridurre la politica a semplice pratica amministrativa, soffocando la sua originaria carica energetica, questa si è rovesciata in pulsione aggressiva, disponibile ad essere usata da chiunque se ne fosse impadronito attraverso nuovi miti irrazionali. Zagrebelsky intensifica questa linea di ragionamento, riconoscendo nel simbolo un’ entità a doppia faccia, in continuo transito tra realtà soggettiva e istanze oggettive, positivo e negativo, passato e futuro. Canale di accesso del soggetto verso una dimensione inafferrabile con i soli strumenti razionali, esso, una volta oggettivato in norme e istituzioni, diventa un potente fattore di integrazione sociale. Senza il simbolo, se si riducesse l’ esperienza umana all’ astrattezza della pura ragione calcolante, non potrebbe esistere né società né politica. Perché alla base di entrambe vi è quella capacità di rimando a qualcosa d’ altro, quella spinta progettuale, che costituisce insieme la condizione e il significato della vita collettiva. Symbolon, come raccontato nel Simposio di Platone, è il risultato della riunione di due parti disgiunte che, dichiarando la propria insufficienza, si congiungono in un intero che le comprende nella forma dell’ attrazione reciproca. Ma senza mai perdere la loro tensione costitutiva, senza mai riposare in una pace definitiva. Perché dietro la faccia in luce del symbolon si affaccia sempre la minaccia oscura del diabolon – di una nuova, e più letale, scissione tra diversi che si interpretano come assoluti opposti. Lo stesso pronome “noi” – che unisce i distinti in un’ appartenenza comune – porta dentro di sé un potenziale contrasto col “voi”. È perciò che Zagrebelsky ricorda, con Simmel, che, per fare società, non basta il “due”, diviso tra amore ed inimicizia, ma serve il “tre”, in cui i contrasti soggettivi si sciolgono nell’ oggettività di istituzioni terze. Al continuo pendolo tra soggetto e oggetto fa riscontro il passaggio, interno allo stesso simbolo, da una valenza positiva ad una negativa e viceversa. Di grande suggestione è l’ esempio, centrale nella nostra tradizione, della Croce – passata senza soluzione di continuità da segno, nudo e spoglio, di dolore e contrizione a simbolo di trionfo e anche di persecuzione nei confronti di miscredenti ed eretici, per poi di rifluire in una sorta di insignificanza, misera posta in gioco di lotta politica tra schieramenti avversi. Per non parlare della sua terribile perversione nella croce uncinata nazista, che pure accese la fiamma dell’ entusiasmo in un intero popolo, mobilitandolo contro altri miti contrapposti. Come ricorda anche Chiara Bottici in Filosofia del mito (Bollati Boringhieri), se si leggono in sovrapposizione Il mito dello stato di Cassirer e Le riflessioni sulla violenza di Sorel, si coglie il segreto perno intorno al quale uno stesso simbolo aggressivo sembra ruotare su se stesso, trascorrendo da un polo all’ altro del quadrante ideologico del tempo. L’ ultima dialettica cui Zagrebelsky riconduce la dinamica simbolica è quella che va dal passato al futuro. Certo il simbolo affonda la sua radice in una falda originaria – nel riferimento al mondo naturale o ad un’ esperienza vissuta e dunque già passata. È in tal modo che esso acquista quella forza legittimante che lo pone a fondamento di norme ed istituzioni – in mancanza della quale queste poggerebbero sul vuoto della pura effettività o su una obbligatorietà senza giustificazione. Ma per potere, appunto, persuadere gli uomini ad obbedire alle legge, i simboli che le sostanziano devono essere rivolti al futuro, portare dentro un modello di società, parlare non solo alle generazioni presenti, ma anche a quelle che verranno. È di Franz Rosenzweig l’ acuta osservazione che, a differenza della monarchia, vincolata alla continuità biologica della successione dinastica, il meccanismo elettorale della democrazia è portato a rompere il filo tra le generazioni. Zagrebelsky riconduce questo dato istituzionale a quel deficit simbolico che costituisce la malattia più insidiosa delle democrazie contemporanee. Torniamo così alla questione iniziale dell’ antipolitica. Anch’ essa naturalmente lavora sui simboli. Ma su simboli vuoti di contenuto, costruiti nel deserto simbolico dell’ attuale politica. Certo, partiti e movimenti continuano ad esibire segni, sigle, emblemi- disegni di fiori, piante o animali. Ma privi di energia, di valori riconoscibili, di messaggi forti sul nostro futuro. Pure sagome senza vita, affidati a studi pubblicitari interessati soltanto all’ efficacia della grafica, alla grammatica dei sondaggi e al riempimento multicolore delle schede elettorali. Nel momento in cui i partiti smarriscono la loro rilevanza simbolica, l’ antipolitica tende ad impadronirsene spostando la linea del conflitto dall’ ambito dei progetti di società a quello dello scontro, privo di contenuti, contro la stessa politica. Stretta tra le ricette tecniche di pura amministrazione dell’ esistente e le aspirazioni di movimenti senza programmi e senza prospettive, la politica continua a perdere terreno. Ma ciò che può apparire un destino dipende pur sempre da attitudini ed opzioni che è ancora possibile, e necessario, mutare. – ROBERTO ESPOSITO
Fonte: http://ricerca.repubblica.it/repubblica/archivio/repubblica/2012/05/07/il-valore-dei-simboli.html
LA SFIDA DILETTANTE SALVIAMO I LIBRI CON UN’ IDEA FOLLE COME IL CASHMERE IN LAVATRICE
03 maggio 2012 — pagina 53 sezione: CULTURA
Devo riconoscere che Edoardo Nesi riesce a sorprendermi. E non per quel fisico prestante, da mangiafuoco, che nasconde l’ animo dello scrittore di talento. Sorprende per quella sua genuina follia che sembra animare i prossimi progetti, del resto già annunciati dalla Fandango. L’ autore di Storia della mia gente (premio Strega 2011) è il nuovo coordinatore della casa editrice fondata dal produttore cinematografico Domenico Procacci. Fandango libri è un oggetto un po’ misterioso. Finora ha sculettato con seducente grazia. Ha prodotto qualche bella iniziativa. Ha quel cavallo di razza che risponde al nome di Sandro Veronesi, un gruppo di teste libere (e un po’ matte) che sanno muoversi con tempismo tra narrativa e saggistica (bellissima la serie dei Paris Review ). E poi c’ è Alessandro Baricco. Ci sono i bravissimi Mario Desiati, Luca Pavolini, Laura Paolucci. Insomma: ti aspetteresti sfracelli. Magari li avrebbero fatti a Londra o a New York. Ma qui stentano. Ecco allora l’ idea di prendere “Mangiafuoco” e gettarlo nell’ arena. Tra i leoni della crisi che stanno sbranando l’ editoria italiana. Caro Nesi, chi glielo ha fatto fare? «Bella domanda. C’ è alla Fandango la pretesa, inconsueta e forse ingenua, che lo scrittore riesca alla finea saperne di più del professionista che nei libri ci lavora da una vita». I libri non basta saperli scrivere, bisogna anche saperli vendere. «Allora mettiamola così: non so se uno scrittore sia la scelta giusta per guidare una casa editrice, ma sono stato anche un po’ imprenditore e lo rimarrò sempre. Perciò quello che vorrei fare è mettere insieme alcuni punti di forza che ci sono alla Fandango e farli crescere». A quali pensa? «Intanto al fatto che nella Fandango c’ è un gruppo di scrittori – Veronesi, Baricco, Lucarelli e altri – in grado di portare qualcosa di più del semplice suggerimento su un libro da pubblicare o su una prefazione da scrivere». Li ha sentiti, consultati, prima di gettarsi in questa avventura? «Ho parlato separatamente con ciascuno di loro, tranne che con Lucarelli che è imprendibile. Ho chiesto di dirmi fuori dai denti cosa ne pensassero. Mi hanno incoraggiato. Il progetto è piaciuto». Mi pare il minimo. In concreto cosa accadrà? Baricco per esempio continuerà a dare i suoi libri più importanti alla Feltrinelli? «Con Alessandro siamo amici. Ma non posso dirgli: da domani i libri che scrivi li dai a me. Non funziona così». E come funziona? «Devi dimostrare di meritarteli i libri degli altri. Devi saper competere». Lei Nesi è un autore Bompiani. Continuerà a scrivere per quella casa editrice? «Vorrei essere chiaro: per me conta molto il rapporto personale. Sono legato più che alla Bompiani al suo editor, Elisabetta Sgarbi. Ed è un rapporto stretto. Nato anche dal fatto che lei non ha mai fatto storie, anche quando i miei libri vendevano tremila copie. E se ora ne vendo trecentomila, non sarò certo io a dirle addio. Ai miei occhi contano molto la coerenza e la fedeltà. Ma non vorrei parlare di me». Parliamo allora della nuova sigla che lei dirigerà: la Fandango Editore, che affianca la Fandango Cinema. «È un piccolo gruppo editoriale che Domenico Procacci ha messo insieme con grande fantasia. Si compone oltre che dalla Fandango da Coconino Press, Alet, Playground, Orecchio Acerboe Becco Giallo. Si spazia dalla narrativa alla saggistica, al fumetto, al graphic novel, ai libri per l’ infanzia». Che fatturato complessivo produce tutto questo? «Fandango libri da sola oscilla tra un milione e otto e due milioni di fatturato. Le altre, tutte assieme, un po’ più di un milione». Bene. Lei scende in campo per fare concretamente cosa? «Innanzitutto cercherò di spiegare che non sono il lupo cattivo che vuole cambiare tutto. Il mio compito non è di snaturare l’ esistente. E all’ inizio vorrei soprattutto ascoltare gli altri». Lei si sta dimostrando un maestro del dribbling. Le faccio una domanda più diretta: Mario Desiati continuerà a dirigere la narrativa italiana? «Assolutamente sì. È un punto di forza della casa editrice. Come del resto lo è Tiziana Triana per la saggistica. Io svolgerò un ruolo di coordinamento del gruppo. Non sono qui ad imporre i libri da pubblicare. Vorrei però provare a dare un senso più industriale al gruppo senza stravolgerne l’ identità. Vorrei una maggiore attenzione agli utili». Oggi quasi tutte le case editrici sono in perdita. E cominciano a tagliare sui costi. Lei che farà? «Per lavorare semplicemente sui costi non c’ era bisogno di una figura come la mia. Taglieremo, se ci sono, le spese inutiF li. Non vogliamo mandare via nessuno. E ritengo che l’ obiettivo fondamentale sia lavorare sul prodotto, cioè sul libro». Ha già un’ idea di cosa vorrà pubblicare? «Intanto una maggiore attenzione al contemporaneo. A volte c’ è un gran ritardo tra pensare il libro, scriverlo e il momento in cui finisce nelle mani del lettore». Ma un libro che approfondisca un argomento ha bisogno di tempi anche lunghi. O sta pensando all’ Instant Book? «È un genere che a me non piace. Se si ragiona sul contemporaneo, che non è necessariamente l’ attualità, occorre sapere che ci deve essere un nesso forte tra l’ argomento trattato e la realtà. Pensi a quanto poco sia esplorato il mondo dei giovani. Di solito lo si confina sotto un’ estetica incomprensibile, provocatoria o marginale. Vorrei che si cominciasse a prestare maggiore attenzione a quelle voci che a noi sembrano arrivare da un altro pianeta. Poi, concretamente c’ è la nuova collana di biografie che partirà alla fine di maggio». È un genere molto anglosassone che in Italia non ha un grande riscontro. «Lo so. Per ora faremo tre libri fino alla fine dell’ anno. Molto accurati, con traduzioni che in futuro vorremmo fossero quasi sempre di scrittori. Cominciamo con Timothy Leary, Jane Mansfield, e Axl Rose il leader dei Guns N’ Roses». Quando dice: un nesso tra l’ argomento e la realtà a cosa pensa? «Anche a quelle suggestioni che il reale provoca. Una storia, poniamo, come quella del comandante Schettino, ora che la situazione siè calmata, messa in manoa uno scrittore sarebbe un racconto straordinario. Oppure mi viene in mente il Trota: una meravigliosa tragedia greca nella vischiosità lombarda di oggi. Ci concentriamo moltissimo sul futuro del libro, l’ e-book eccetera. Giustissimo. Ma in libreria, o nei cataloghi che trovi in Internet, io voglio delle storie che mi appassionino e mi rappresentino». Ma il pubblico di lettori al quale pensa è quello che legge i suoi libri? «No, perché quelli che leggono i miei libri sono spesso persone che è perfino difficile definire lettori. Gente che magari compra un libro l’ anno e ha saputo da canali diversi da quelli consueti che un signore ha raccontato una storia su una comunità spossessata dalla crisi economica». A proposito di crisi, quella del libro non scherza. Non le sembra che abbia poca esperienza per affrontare un periodo così difficile? «Posso dirle che dalla decadenza del tessile, impresa dalla quale provengo, ho imparato qualche lezione. La prima è che a un certo punto le strade consuete come ti hanno portato al successo, così improvvisamente ti possono condurre alla rovina. La capacità di prevedere e rinnovarsi è fondamentale. Credo che valga anche per l’ editoria. Poi, quando si comincia un’ impresa si compie un atto di suprema irrazionalità. Nessuno sa in anticipo se andrà bene o male. Occorre essere umili, pratici e anche un po’ folli». La sua azienda tessile era di Prato. L’ ha ceduta quando? «La mia famiglia l’ ha venduta nel 2004. Prima della vera crisi. So che chi l’ ha acquistata l’ ha messa quest’ anno in liquidazione». Cosa prova? «Tristezza. La crisi ha divorato molte cose. Posso dire di essermi salvato facendo anche altro». Scrive romanzi, ha girato un film, ha fatto l’ assessore, ha tradotto Infinite Jest di David Foster Wallace. Non si è risparmiato. «No, se è per questo ho tradotto anche Stephen King e Ken Kalfus. Sto finendo la traduzione de Il grande Gatsby. E ora il salto dall’ altra parte: nell’ editoria attiva». Si sente più un kamikaze o un dilettante di talento? «Le racconto un fatto. Mio suocero cominciò a fare tessuti negli anni Sessanta. E allora tutti facevano le stesse cose. Tutti lavoravano con la flanella. Lui un giorno prese una gabardina di cashmere, che si fece tessere dai suoi telai, e la buttò in lavatrice. Sei un pazzo, un dilettante! Gli gridarono. E volevano impedirgli di rovinare un tessuto». E invece? «E invece da quel gesto nacque quell’ aspetto un po’ lavato che è diventato un classico. E oggi c’ è ovunque. Nessuno sa chi l’ ha inventato. Fu mio suocero. I kamikaze sono stupidi: fanno contemporaneamente male a se stessi e agli altri. Meglio essere un buon dilettante. Come mio suocero, spero». – ANTONIO GNOLI
[01/05/12] « Des paradis vraiment bizarres » « Reflets dans un œil d’homme », un essai de Nancy Huston
[01/05/12] « Des paradis vraiment bizarres »
En octobre 2010, Séverine Auffret et Nancy Huston avaient organisé au Petit Palais, à Paris, un colloque sur la coquetterie (on peut encore l’écouter sur le site de France Culture, première et deuxième partie). Une journée chaleureuse et passionnante, atypique à la fois sur le fond — où d’autre aurait-on eu la chance d’entendre un exposé sur la symbolique de la boucle d’oreille ? — et sur la forme, musique et théâtre se mêlant aux communications plus classiques. Ma propre participation m’avait décidée à me lancer dans l’écriture de Beauté fatale. Nancy Huston, elle, a prolongé sa réflexion dans un livre qui paraît le 2 mai chez Actes Sud : Reflets dans un œil d’homme. Malheureusement, à la lecture, la perplexité qu’on avait ressentie en l’écoutant ce jour-là se change en consternation.

Au soin obsessionnel apporté par les femmes à leur apparence, elle fournit une explication : la nature. Le livre se présente comme une charge contre la théorie du genre, accusée de nier la part de déterminisme biologique qui façonne les comportements sexuels respectifs des hommes et des femmes : « Grossièrement exprimé, les jeunes femelles humaines tout comme les guenons tiennent à séduire les mâles, car elles veulent devenir mères. Pour atteindre cet objectif, elles se font belles. Aveuglés par nos idées modernes sur l’égalité entre les sexes, que nous refusons de concevoir autrement que comme l’identité entre les sexes, nous pouvons faire abstraction un temps de cette réalité énorme, mais, si l’on n’est pas totalement barricadé derrière nos certitudes théoriques, il y aura toujours un électrochoc pour nous le rappeler. » Ou : « Les hommes ont une prédisposition innée à désirer les femmes par le regard, et les femmes se sont toujours complu dans ce regard parce qu’il préparait leur fécondation. » Ou encore : « Homo sapiens demeure une espèce animale programmée comme toutes les autres pour se reproduire et, que cela nous plaise et nous flatte ou non, nos comportements sont infléchis par cette programmation. »
Jusqu’ici, on avait toujours suivi Nancy Huston avec enthousiasme lorsqu’elle pointait la tendance de la civilisation occidentale à s’abîmer dans des fantasmes de toute-puissance et à cultiver l’idée d’un individu capable de s’affranchir de toute limite naturelle ou biologique, de se recréer ex nihilo ; de s’autoengendrer. Dans Journal de la création comme dans Professeurs de désespoir, elle a magistralement analysé la répulsion manifestée par beaucoup d’écrivains et d’intellectuels envers le corps — répulsion intimement liée à la haine des femmes et des mères —, mais aussi envers tout ce qui rappelle la faiblesse et la dépendance de l’être humain, contrariant leur vision glorieuse d’un démiurge solitaire et souverain.
Nous avons une dimension animale,
mais les expériences que nous en faisons
sont toujours filtrées par la culture
La théorie du genre a-t-elle pu alimenter parfois le rejet de la chair, la négation des limites, le fantasme de l’autoengendrement ? Oui, sans aucun doute. Judith Butler elle-même, dans Ces corps qui comptent, en 1993, a mis en garde contre cette tentation : elle a voulu « répondre aux interprètes de son précédent livre [Trouble dans le genre, 1990], qui y voyaient l’expression d’un volontarisme (on pourrait “performer” son genre comme on joue un rôle au théâtre, on pourrait en changer comme de chemise) et d’un idéalisme (le genre ne serait qu’une pure construction culturelle ou discursive, il n’y aurait pas de réalité ou de substrat corporel derrière le genre) ».
Mais pour autant, reconnaître qu’il y a bien une réalité biologique derrière le genre n’implique pas d’en déduire, comme le fait Huston, que la biologie détermine nos comportements. Pour Butler, « la prise en compte de la matérialité des corps n’implique pas la saisie effective d’une réalité pure, naturelle, derrière le genre : le sexe est un présupposé nécessaire du genre, mais nous n’avons et n’aurons jamais accès au réel du sexe que médiatement, à travers nos schèmes culturels ». Incontestablement, nous avons donc une dimension animale ; mais les expériences que nous en faisons sont toujours filtrées par la culture. Pour expérimenter une nature à l’état pur, il faudrait être hors de la culture, ce qui n’est le cas de personne. Tous, nous y baignons non pas dès notre enfance, mais dès notre conception, comme le montrait en 1974 Elena Gianini Belotti en étudiant, dans Du côté des petites filles, les croyances sur les diverses manifestations censées permettre de deviner, pendant la grossesse, le sexe du bébé.
Le hareng est-il « un tigre pour le hareng » ?
Les tenants de la théorie du genre, prétend Nancy Huston, sont antidarwiniens, au même titre que les créationnistes, car ils refusent « de placer l’humain dans une continuité biologique avec le monde animal ». Elle souligne que nous partageons « 98% de nos gènes » avec les chimpanzés. Le problème, c’est que, par là, elle escamote le fait que nous n’appartenons pas à la même espèce. Cet escamotage est systématique dans les discours qui expliquent nos comportements par ceux de nos cousins du règne animal. Colette Guillaumin, dans Sexe, race et pratique du pouvoir (Côté-femmes, 1992), avait fait remarquer que l’espèce humaine était bien la seule sur laquelle on osait tirer des conclusions à l’emporte-pièce à partir de l’observation d’autres espèces : « La socialité des babouins et la socialité des termites ne se superposent pas. Les formes de leur rapport à leur milieu ne sont pas les mêmes puisque leur équipement n’est pas analogue ; les relations entre individus de ces groupes ne peuvent donc être identiques. De cela, tout le monde convient pour autant qu’on parle de babouins et de termites, malgré leur commune appartenance au vivant. Tout se complique lorsqu’on prétend qu’il en est exactement de même de la socialité des hommes comparée à celle des grouses d’Ecosse ; il est fort mal vu de dire que chacune d’entre elles est spécifique. Chose étrange, si la commune nature animale permet de faire de l’homme, tour à tour et selon les besoins, un chimpanzé, un loup, ou une grouse d’Ecosse, on ne se préoccupe nullement d’expliquer le loup par la grouse ni le chimpanzé par le loup. (…) Si “l’homme est un loup pour l’homme”, le hareng pour autant n’est pas “un tigre pour le hareng”. »
En l’occurrence, les thèses de la psychologie évolutionniste auxquelles souscrit Nancy Huston négligent le fait que, comme le rappelle Irène Jonas dans Moi Tarzan, toi Jane, « au cours de l’évolution la sexualité humaine a acquis des caractéristiques spécifiques qui la distinguent de celle des autres primates. Du fait de la disjonction au sein de l’espèce humaine entre les deux sexualités, celle du désir et celle de la reproduction, la sexualité humaine “cérébralisée” envahit tout le corps et ne se confine pas dans les limites du génital. La sexualité humaine a ainsi poussé encore plus loin le polymorphisme de la sexualité chez les primates ».
L’offensive de la psychologie évolutionniste
Reconnaître cette spécificité ne mène en rien à alimenter une forme de mégalomanie civilisationnelle ; cela évite simplement de cautionner des thèses réactionnaires et indigentes qui ont fait un retour en force ces dernières années, notamment à travers des best-sellers comme Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus de John Gray (1). Ces théories connaissent un vif succès pour des raisons qu’analyse Odile Fillod sur son blog Allodoxia, sous le titre « Les faux nez biologistes de la psychologie évolutionniste » (25 avril 2012) : « Fonder en nature certaines différences entre les sexes dans les comportements sexuels conforte le sens commun, est conforme aux mythes savants (dont ceux produits par la psychanalyse), rassure quant à la certitude d’un fondement biologique solide des identités sexuées, et est susceptible d’attirer l’attention d’un public peu curieux de sciences mais toujours intéressé par la sexualité, celle-ci constituant justement l’un des derniers refuges des identifications de sexe mises à mal par les évolutions sociales. » La psychologie évolutionniste se fonde en particulier sur une vision stéréotypée et fantasmatique de la préhistoire (l’homme chasseur, la femme cueilleuse chargée de marmaille, etc.), que perpétue à son tour joyeusement Nancy Huston. Elle cite par exemple un homme de son entourage : « J’aime bien cette théorie : que l’homme ait dû exercer son œil, pour la chasse. L’homme est à l’extérieur, c’est le prédateur, etc. On est programmé pour ça, et c’est encore le cas. »

Au XIXe siècle, on mesurait la taille du crâne ou du cerveau ; la méthode était moins sophistiquée, mais l’obsession était la même, remarque Irène Jonas : « trouver une trace matérielle de la différence entre hommes et femmes ». Avatar moderne de cette quête, la psychologie évolutionniste, en prétendant expliquer cette différence par l’évolution biologique, légitime l’ordre social — censé refléter un ordre naturel — en usant de l’argument indiscutable de la science. Elle profite à la fois de la disgrâce dont souffrent actuellement les sciences sociales par rapport aux sciences « dures » et de l’essor du développement personnel, comme de l’invasion plus générale de la culture populaire par la psychologie (2). Elle se présente, remarque Odile Fillod, comme « suffisamment autonome du social — gage de scientificité — pour oser braver le “politiquement correct” ». Ce qui est exactement l’argument de Nancy Huston : « La nature n’est pas politiquement correcte ; seuls les humains peuvent l’être. »
Irène Jonas :
« L’apprentissage modifie la structure
et le fonctionnement du cerveau humain,
non seulement pendant l’enfance,
mais aussi à l’âge adulte »
L’argument impressionne peu Irène Jonas, qui invoque le « mythe de la science pure » dénoncé par le philosophe Pierre Thuillier : celui-ci ne croyait pas que l’on puisse isoler une science neutre, objective, distincte de ses utilisations. Le principal reproche qu’on peut faire à la psychologie évolutionniste, insiste également Odile Fillod, ce n’est pas qu’elle autorise des récupérations douteuses : c’est surtout qu’elle travestit de simples hypothèses en certitudes scientifiques. En outre, s’il faut vraiment parler de science, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) a permis ces dernières années de mettre en évidence « l’importance des variations individuelles dans le fonctionnement du cerveau et la plasticité de celui-ci », rappelle Irène Jonas. Nos comportements sont donc loin d’être gravés dans notre cerveau comme dans du marbre. Ces découvertes « rendent obsolètes nombre de spéculations sur les différences de fonctionnement entre les sexes et plaident en faveur d’un rôle majeur des facteurs socioculturels dans les différences d’aptitudes et de comportement entre les sexes ». « Les connexions se réorganisent en permanence dans le temps et dans l’espace, qu’il s’agisse de l’acquisition d’apprentissages ou de compensation des défaillances, écrit-elle. L’apprentissage modifie la structure et le fonctionnement du cerveau humain, non seulement pendant l’enfance, mais aussi à l’âge adulte. »
Si nous ne sommes pas toujours conscients du fait que nos comportements sont dictés par les besoins de la reproduction, ce serait, affirme Nancy Huston, parce que notre « orgueil humain » nous en empêche : « Naïvement, et avec la meilleure foi du monde, nous sommes persuadés de savoir ce que nous faisons et de faire ce que nous voulons. » En revanche, on est prié de croire sur parole l’un de ses amis peintres lorsqu’il se dit « complètement convaincu » que « ce qui se passe entre les yeux d’un homme et le corps d’une femme » relève de « quelque chose d’atavique ». N’y aurait-il pas tout lieu de se méfier, au contraire, de l’illusion puissante qui nous fait constamment sous-estimer la force de la culture et conclure que ce que nous voyons à l’œuvre, en nous-mêmes ou chez les autres, ce sont les gènes, la biologie ou l’« atavisme » ?
On a la nette impression que la naïveté est plutôt du côté de la croyance dans le déterminisme biologique. Et les bras nous en tombent lorsque Huston, dans ce livre, prétend déceler la preuve de l’irréductible différence des sexes dans le fait que les hommes représentent « 90% de la population carcérale », que les femmes sont rarement vues « en train de tripoter le moteur d’une voiture », que filles et garçons continuent d’avoir des jeux bien distincts dans les cours de récréation, ou encore dans le destin tragique de Camille Claudel. « Si le féminin ne diffère pas du tout du masculin, interroge-t-elle, comment explique-t-on que les seuls hommes possèdent l’argent, commandent des tableaux, dirigent les entreprises, et ainsi de suite ? »
Clichés en pagaille
Inévitablement, avec de tels postulats de départ, on patauge dans les pires clichés. Ainsi, les hommes cherchent à répandre leur semence le plus largement possible, tandis que les femmes veulent un compagnon fiable, capable de les soutenir durant leur grossesse et l’élevage des petits, ce qui expliquerait que les premiers soient surtout intéressés par « la baise » et les secondes par « l’amour ». Ils convoiteraient des partenaires « aussi jeunes et belles que possible », tandis qu’elles désireraient des compagnons « aussi riches, forts et fiables que possible ». Ils « fantasment beaucoup, se masturbent beaucoup », « vont voir ailleurs », tandis qu’elles « supportent relativement bien l’abstinence sexuelle » et, selon un sondage, valorisent plus que tout dans leur couple « le moment où on s’endort l’un contre l’autre ».
D’emblée, une objection s’impose : que faire des exceptions ? Que faire des hommes qui sont fidèles par goût ? Des femmes qui ne le sont pas ? De celles qui s’intéressent au sexe et pas seulement à l’amour et à l’intimité, qui fantasment et se masturbent beaucoup ? De celles qui tombent amoureuses d’un pauvre, ou d’un mauvais garçon peu susceptible de faire un compagnon fiable ? De ceux qui tombent amoureux d’une femme plus toute jeune, ou pas très belle ? De celles qui se fichent de la façon dont elles sont habillées et de ceux qui sont coquets ? Que faire des homosexuels, dont les stratégies amoureuses ne peuvent pas être soupçonnées d’être sous-tendues par le souci de la reproduction ? Si l’on adhère à la théorie du déterminisme biologique, alors, de deux choses l’une : soit les comportements que celui-ci nous dicte sont immuables, et tous les individus sus-cités sont des erreurs de la nature, des cas pathologiques, des déviants au sens strict du terme, qu’il faut traiter en conséquence ; soit ces comportements sont malléables, modifiables, et on peut donc choisir de conserver ceux qui nous conviennent et d’abandonner ceux qui ne nous conviennent pas.
Mais alors, s’il est possible d’ignorer ces injonctions supposément venues du fond de nos cellules, si elles ne sont pas contraignantes, pourquoi insister autant dessus ? Où veut-elle en venir, se demande-t-on ? Quelles conclusions faut-il tirer, d’après elle, de cette soumission aux impératifs biologiques qu’elle théorise ? Elle-même ne semble pas très bien le savoir. A cet égard, Reflets dans un œil d’homme laisse surtout une impression de confusion. En épousant ces thèses, alors que, par beaucoup d’aspects, elle est elle-même tout sauf réactionnaire, Huston se condamne à des embardées déroutantes.
Entre tentation réactionnaire
et attachement à un minimum de féminisme
Elle a des propos qui font bondir, par exemple lorsqu’elle évoque le cas de Véronique Courjault, jugée en 2009 pour avoir tué trois de ses nouveaux-nés. Le problème de cette femme, explique-t-elle, est qu’elle n’avait pas été préparée à la maternité. Puis elle fait un parallèle avec les méthodes d’éducation égalitaires appliquées dans les écoles suédoises, qu’apparemment elle réprouve. Et elle conclut : « A ce rythme-là, on risque de découvrir sous peu, en France comme en Suède, beaucoup de bébés congelés. On ne peut pas à la fois se scandaliser de ce qu’on prépare les petites filles à un avenir incluant la maternité et s’étonner de ce que, devenues mères sans y avoir été préparées, elles fourrent leurs fœtus au frigo. »
Autrement dit, en éduquant les filles de façon à leur laisser le plus grand éventail de possibilités ouvert pour leur avenir, on les condamnerait à devenir des mères « dénaturées », et potentiellement infanticides ?! Ironie du sort, au moment où on lisait ces lignes, en Norvège débutait le procès d’Anders Behring Breivik, qui se scandalisait à la barre de ce qu’« en Norvège soudain à l’école, les garçons apprennent à tricoter et à faire la cuisine, les filles à travailler le bois et le métal ! ». Et le propos de Huston n’est pas très éloigné de celui d’Eric Zemmour, qui écrivait par exemple dans Le Premier sexe : « Tant que les femmes ne feront qu’un bébé par an, elles chercheront le mâle qui protégera le mieux leur enfant. »
Mais le plus déconcertant, c’est que le livre réserve par ailleurs quelques analyses critiques incisives et très justes de l’aliénation des femmes à leur apparence, ou encore des oppressions justifiées par un prétendu ordre naturel — des pages très fortes sur la prostitution ou la pornographie, notamment. Si elle invite à « ne pas nier ce qui est », Huston précise aussi qu’« énoncer un état de fait n’est pas l’approuver » et que « ce n’est pas parce qu’un comportement est inné qu’il doit être tenu pour sacré, admirable ou intouchable ». « Dire que les comportements machistes sont en partie biologiquement déterminés n’est pas dire qu’il faille baisser les bras devant le machisme », affirme-t-elle en conclusion. « Les rôles que nous jouons dans le théâtre sexuel ont pu être assouplis grâce au mouvement des femmes », observe-t-elle pour s’en féliciter, car elle estime que « plus il y a de jeu dans cette affaire, mieux cela vaudra ». Mais comment est-on censé lutter contre la biologie ?
Cette posture ambiguë, entre tentation réactionnaire et attachement à un minimum de féminisme, nous rappelle celle de Delphine et Muriel Coulin, les réalisatrices de 17 filles. Comme elles, en endossant le rôle d’intellectuelle et de créatrice de tout temps réservé aux hommes, Nancy Huston s’est rendue coupable d’une transgression ; comme elles, elle semble éprouver en retour le besoin de manifester avec véhémence son adhésion à la féminité traditionnelle. De façon significative, elle parle de sa redécouverte de la bonne vieille vérité selon laquelle les femmes « se font belles » parce que c’est comme ça, point, comme d’une victoire remportée sur la « penseuse » en elle : « Je le savais, bien sûr. L’écrivain en moi le savait ; la femme, l’adolescente et la petite fille le savaient ; seule la “penseuse” en moi refusait encore, par moments, de le savoir, en raison du dogme dominant de notre temps, aussi absurde qu’inamovible, dogme selon lequel toutes les différences entre les sexes sont socialement construites. » Autant que sur le prestige de la science, la psychologie évolutionniste mise sur le « bon sens » ; c’est du côté de ce « bon sens » que Huston semble vouloir se ranger, loin de l’élitisme décadent et fallacieux que représenterait le monde intellectuel. On pense à ce rappel à l’ordre du critique Jacques Siclier écrivant au sujet du premier film d’Agnès Varda, en 1954 : « Tant de cérébralité chez une jeune femme a quelque chose d’affligeant. »
Une défense passionnée de la norme
Nancy Huston a raconté, dans ses essais, le parcours qui l’a fait passer au cours de sa vie d’une posture d’intellectuelle radicale — volonté de se concevoir comme un pur esprit, rejet de la procréation — à une attitude plus apaisée : acceptation du corps, expérience de la maternité. Cette trajectoire lui a inspiré des réflexions superbes. Ici, cependant, la finesse de sa pensée cède la place à quelque chose de beaucoup moins intéressant et réjouissant : une défense passionnée de la norme. Elle semble oublier que si, pour elle, les apanages féminins traditionnels, comme la maternité, la coquetterie, ont été une conquête difficile, un aboutissement, une révélation, pour la grande majorité des femmes, ils sont plutôt ce à quoi on les assigne, et ce dont elles doivent parvenir à sortir pour étendre la palette de leur identité. De sorte que les célébrer sans nuance ni retenue revient à tenir un discours banalement conservateur.
Ainsi, ce passage de Reflets dans un œil d’homme laisse une impression désagréable : « Bien plus qu’ils ne se l’imaginent, les libertins et les queers ressemblent aux moines et aux bonnes sœurs : tous ces anti-breeders (opposants de l’engendrement) s’évertuent à contrer la biologie, à faire un pied de nez à la programmation génétique. Pas de problème. Ils peuvent s’amuser comme ils veulent, que ce soit par l’abstinence ou le fist-fucking ; l’espèce s’en moque car ceux qui la narguent disparaissent sans laisser de trace. » On a du mal à ne pas percevoir un jugement de valeur dans le ton dédaigneux de ces quelques lignes. Et c’est un crève-cœur de voir une réflexion aussi riche que la sienne s’appauvrir au point de se résumer à une satisfaction presque arrogante à l’idée d’être du côté de la biologie et de l’espèce.
Donner sa bénédiction
à l’ordre des choses
Pénible aussi de voir son féminisme réduit à une erreur de jeunesse due à l’inexpérience et à la sombre radicalité de cette période de sa vie. Il y a quelques années, elle remarquait avec amusement qu’on lui disait souvent : « Vous qui avez été féministe… », comme si, pour ses interlocuteurs, cet engagement ne pouvait appartenir qu’au passé. Apparemment, l’époque où elle assumait cette étiquette est révolue : « J’aurais du mal à me présenter aujourd’hui comme féministe », confie-t-elle à l’AFP à l’occasion de la sortie de Reflets dans un œil d’homme (25 avril 2012). Elle semble ainsi se laisser séduire par « ce chant des sirènes qui invite à l’interprétation binaire et réductrice des rapports entre les hommes et les femmes », pour reprendre l’expression de Djaouida Séhili dans sa préface au livre d’Irène Jonas. On croit aussi déceler dans ce revirement une forme de déception, de dépit : puisque ça n’a pas marché, puisque, quarante ans après le mouvement des femmes, les inégalités persistent, alors, autant penser qu’il y a de bonnes raisons à cela, et donner sa bénédiction à l’ordre des choses.
Plus décevant encore : à ce féminisme qu’elle renie, elle fait dans ce livre un procès aussi injuste qu’approximatif, en en donnant une image caricaturale et largement fantaisiste. Le plus souvent, écrit-elle ainsi, le féminisme aurait « préservé l’idée chrétienne d’une différence radicale entre corps et esprit, et la surévaluation de celui-ci par rapport à celui-là. Il a raisonné comme si la beauté physique était une valeur aliénante, plaquée sur les femmes par le machisme millénaire, exacerbée à l’ère capitaliste par les industries de la cosmétique et de la mode. Dans cette optique, la coquetterie était quasiment un “péché”. Fais gaffe, ma fille, disaient les mères féministes tout comme les mères catholiques : quand un garçon te fait la cour, demande-lui toujours : “Tu t’intéresses à moi ou seulement à mon corps ?” Comme si le soi pouvait se passer d’un corps ! Comme si l’esprit était plus authentiquement “soi” que le corps ! ».
Il y a de quoi être atterrée de retrouver sous sa plume, sous une forme à peine voilée, l’accusation de puritanisme qui est un classique de l’argumentaire antiféministe. Surtout, on aimerait bien savoir chez qui, au juste, elle a entendu un tel discours… Attribuer aux féministes des propos qu’elles n’ont jamais tenus pour ensuite les dénoncer, c’est un procédé qu’on avait plus l’habitude de trouver chez Elisabeth Badinter que chez Nancy Huston. Pour autant qu’on sache, elles n’ont jamais contesté le fait que les femmes soient aussi un corps, mais le fait qu’elles soient uniquement un corps — et un corps qui leur appartenait si peu : corseté, surveillé, corrigé, réprimé, parfois violenté, par le pouvoir familial, marital, médical, médiatique. De même, si l’industrie de la mode et des cosmétiques est critiquable, ce n’est pas parce qu’elle encouragerait la coquetterie et valoriserait le corps des femmes — à moins de gober sans recul le discours publicitaire —, mais parce que, en le standardisant, en le banalisant, elle le rend impuissant à exprimer une personnalité, justement. C’est parce que, en prospérant sur la haine de soi qu’elle entretient chez les femmes — jamais assez belles, jamais assez minces, jamais assez propres, jamais assez élégantes —, en tuant chez elles la spontanéité, en les inhibant, en bridant leurs élans, en les rendant égocentriques à force de complexes, et en inculquant aussi à leurs partenaires, à force de les bombarder d’images artificielles, des exigences irréalistes, elle empoisonne leurs relations amoureuses. Il suffit d’un coup d’œil aux images névrotiquement aseptisées que produit cette industrie pour savoir de quel côté se trouve le puritanisme. C’est elle qui fait la guerre au corps, et non le féminisme.
Citant, dans Reflets d’un œil d’homme, l’anthropologue féministe Françoise Héritier, qui essayait d’imaginer ce que serait une symétrie totale entre hommes et femmes dans l’usage de prostituées et de prostitués, Nancy Huston commente : « A force de vouloir imposer à tout prix l’idée de l’identité des sexes, on en arrive à imaginer des paradis vraiment bizarres. » Il n’est pas sûr que Françoise Héritier, dans ce passage, ait voulu ébaucher une réalité désirable : la démarche visait plutôt à faire prendre conscience d’une inégalité en renversant les rôles. Mais l’expression est frappante. Ces « paradis vraiment bizarres » qu’ont de tout temps voulu explorer les féministes, et qui ne sont bizarres que parce qu’ils sont si peu fréquentés, seront toujours à mes yeux bien plus attirants que ces paradis normaux et normatifs qui peuvent si facilement tourner à l’enfer ordinaire.
Merci à Benjamin Calle
(1) Lire, sur Les Mots sont importants, l’article d’Irène Jonas : « Les ouvrages “psy” sur le couple », 12 avril 2012.
(2) Analysée par Eva Illouz dans Les Sentiments du capitalisme, Seuil, 2006. Lire aussi, par exemple, « M6 : pour vivre heureux, vivons coachés ! », Télérama, 11 avril 2012.
Source originale de l’article: http://www.peripheries.net/article331.html
Contre l’oppression « austéritaire »
“La meilleure forteresse des puissants,
c’est l’inertie des peuples.”
Machiavel
Inacio Ramonet
Comme un sentiment d’étouffement. C’est ce que ressentent, dans plusieurs pays de l’Union européenne (UE), de nombreux citoyens étranglés par tant de restrictions, de réductions et de coupes claires. Un sentiment accentué par la constatation que l’alternance politique ne modifie pas la “fureur austéritaire [1]” des gouvernants.
En Espagne, par exemple, la société avait été durement brutalisée par les remèdes de cheval ordonnés, dès mai 2010, par le président du gouvernement (socialiste) José Luis Rodriguez Zapatero. Aussi, lors des élections législatives du 20 novembre dernier, Mariano Rajoy, candidat du Parti populaire (PP, conservateur), promit-il le “changement” et le “rétablissement du bonheur“. Rien de moins. Mais dès le lendemain de son élection, la hache à la main, il se lança à son tour dans la plus dévastatrice destruction d’acquis sociaux de l’histoire d’Espagne.
On peut citer d’autres exemples, le Portugal notamment. Dans ce pays, en juin 2011, après avoir imposé quatre programmes très impopulaires de “discipline fiscale” et avoir dû se soumettre à un “plan de sauvetage” de la “troïka” [2], le premier ministre socialiste José Socrates perdit logiquement les élections. Bien qu’ayant violemment critiqué les mesures d’ajustement des socialistes, le nouveau premier ministre conservateur, Pedro Passos Coelho, affirma pourtant, dès son élection, qu’il respecterait les exigences de l’UE et appliquerait “une dose encore plus forte d’austérité“… [3]
A quoi servent alors les élections si, dans des domaines essentiels – les questions économiques, financières et sociales -, les nouveaux gouvernants font la même politique que leurs prédécesseurs ? Comment ne pas en venir à douter du système démocratique lui-même ? Car chacun constate que, dans le cadre de l’UE, il n’y a pas de contrôle citoyen sur toute une série de décisions qui déterminent la vie des gens. Et que les exigences – considérées comme prioritaires – des marchés, des agences de notation ou des spéculateurs limitent sérieusement les principes de base de la République [4]. Trop de gouvernants (de droite comme de gauche) sont désormais convaincus que les marchés ont toujours raison, quelles qu’en soient les conséquences pour les citoyens. A leurs yeux, les marchés sont la solution, c’est la démocratie le problème.
Les gens sont de plus en plus convaincus qu’il existe, au sein de l’UE, une sorte d’ “agenda caché”, dicté par les marchés, avec deux objectifs concrets : 1) réduire au maximum la souveraineté des Etats (en matière budgétaire et fiscale) ; 2) démanteler ce qui reste de l’État providence (pour transférer au secteur privé éducation, santé et retraites). Preuve de l’existence d’un tel “agenda”, les récentes déclarations de Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE) : “Le modèle social européen est mort - affirme-t-il – et quiconque ferait marche arrière dans la réduction des budgets sociaux serait immédiatement sanctionné par les marchés… Quant au Pacte budgétaire européen [5], il s’agit en réalité d’une avancée politique majeure parce que, grâce à ce Pacte, les Etats perdent une partie de leur souveraineté nationale [6].” Impossible d’être plus clair.
En fait, nous vivons sous régime de despotisme éclairé. Telle qu’elle fonctionne, la démocratie se définit moins par le vote ou la possibilité de choisir que par le respect obligatoire de règlements et de traités (Maastricht, Lisbonne, MES [7], Pacte budgétaire…) adoptés depuis longtemps ou en voie de ratification dans l’indifférence quasi générale. Ces textes sont devenus de véritables “prisons juridiques” d’où s’évader devient quasiment impossible.
A quoi cela sert-il donc de voter si nous sommes condamnés à élire des gouvernants dont la mission se borne à appliquer des consignes et des traités définis une fois pour toutes [8] ?
Nous avons sous les yeux un cas de “dissimulation démocratique” : celui précisément du Pacte budgétaire européen. Pourquoi n’y a-t-il pas un large débat public sur le contenu de ce Pacte (actuellement en voie de ratification dans le huis clos parlementaire) qui va conditionner notre vie ? Même chose pour le Mécanisme européen de stabilité (MES), dont il dépend. Ces deux dispositifs constituent pourtant des attaques frontales contre les droits des citoyens. Ils contraindront pour toujours les pays signataires, dont la France, à réduire encore le périmètre de l’Etat (en matière de budgets sociaux, d’aide aux services publics ou de montant des pensions de retraite). Ils placeront sous l’autorité de l’UE les politiques budgétaires des Etats membres. Et raboteront les compétences des Parlements nationaux, transformant parfois des pays en crise en simples protectorats européens [9].
Peut-on sortir de cette “oppression austéritaire” ? L’élection présidentielle française ouvre peut-être des perspectives. Non pas en raison des millions d’électeurs qui, exaspérés ou désespérés, ont voté au premier tour pour une extrême droite xénophobe. Mais parce que le candidat socialiste, François Hollande – favori selon la plupart des sondages – a promis à cet égard du “changement”.
Conscient du fait que cette élection peut signifier une nouvelle donne pour l’Europe, Hollande réclame d’ajouter au Pacte budgétaire un volet de mesures en faveur de la croissance [10]. Il demande également que la BCE prête directement aux Etats en difficulté (et pas aux banques privées) pour ouvrir au plus vite le chemin du redressement. Il propose aussi le financement d’infrastructures par des euro-obligations spécifiques (project bonds), le renforcement de la Banque européenne d’investissement (BEI), une véritable taxe sur les transactions financières (taxe Tobin), et la réaffectation des fonds structurels européens non dépensés.
Même si ces demandes sont minimales, certainement insuffisantes et toujours accompagnées d’un discours ambiguë sur la « flexibilisation du marché du travail » et sur la « modération sociale », Hollande égratigne le dogme établi par la chancelière allemande Angela Merkel et la Bundesbank, à l’origine des politiques d’ajustement de l’UE. Le socialiste français a par ailleurs averti que, s’il est élu et si l’Allemagne n’accepte pas de renégocier le Pacte budgétaire (et sans doute le MES), Paris ne le ratifiera pas. C’est un changement non négligeable, si on compare cette position à l’attitude de soumission de Nicolas Sarkozy, décrit par une partie de la presse internationale comme “le chef d’Etat français qui a le plus cédé à l’Allemagne depuis Pétain [11]“.
Mais comment les marchés réagiront-ils si, une fois élu, Hollande maintient son idée de stimuler à tout prix la croissance ? Deux scénarios sont possibles. 1) La spéculation, comme Mario Draghi l’annoncé, se déchaîne et attaque immédiatement la France [12] ; Hollande fait marche arrière, finit par céder devant les marchés comme ses amis sociaux-démocrates Zapatero, Socrates et Papandréou, et, comme eux, il devient le dirigeant de gauche le plus détesté de l’histoire de France.
2) Persuadé que, au sein de l’UE, rien ne peut se faire sans la France, deuxième économie de l’eurozone (et cinquième du monde), Hollande maintient sa position et engage l’épreuve de force. Il décide de s’appuyer sur la mobilisation des forces populaires (à commencer par celles, enthousiastes, rassemblées autour du Front de gauche) et reçoit alors le soutien – implicite ou explicite – de plusieurs gouvernements européens (de gauche comme de droite) également partisans de politiques de relance et de croissance. L’Allemagne et la Bundesbank cèdent. La spéculation bat en retraite. La volonté politique l’emporte. Prouvant que, dans une démocratie, quand cette volonté rejoint le mandat du peuple, nul objectif n’est hors de portée.
Notes
[1] Lire Christophe Ventura, “Dettes souveraines, mécanisme européen de stabilité, pacte budgétaire. L’Europe dans la mâchoire austéritaire”, Mémoire des luttes, http://www.medelu.org/Dettes-souveraines-mecanisme.
[2] La “troïka” est constituée de la Banque centrale européenne (BCE), de la Commission européenne et du Fonds monétaire international (FMI).
[3] Jornal de Noticias, Lisbonne, 29 février 2012.
[4] Lire Bernard Cassen, “La honte”, Mémoire des luttes,
http://www.medelu.org/La-honte.
[5] Promu par l’Allemagne, le Pacte budgétaire européen ou Traité pour la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire (TSCG), a été signé le 2 mars 2012 à Bruxelles par 25 Etats de l’UE (le Royaume Uni et la République tchèque n’ayant pas accepté d’y souscrire). Ce Pacte oblige chaque pays signataire à inscrire dans sa Constitution une limite – la fameuse « règle d’or » – au déficit public fixée à 0,5% du produit intérieur brut, et prévoit de lourdes sanctions contre les Etats qui dépasseraient les 3%. Son entrée en vigueur est prévue pour le 1er janvier 2013. Dans tous les pays, il est prévu une ratification par les Parlements nationaux. Seule l’Irlande, pour des raisons constitutionnelles, a prévu de l’adopter par referendum (le 31 mai 2012). Aux Pays-Bas, le gouvernement néerlandais, l’un des plus fermes partisans de la discipline fiscale, est tombé le 23 avril faute d’appui suffisant à la Chambre basse de La Haye pour voter un plan d’économies indispensable pour atteindre le déficit de 3% voulu par Berlin.
[6] The Wall Street Journal, New York, 24 février 2012.
[7] Mécanisme européen de stabilité, organisme intergouvernemental créé par le Conseil européen (les 27 chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE) en mars 2011. Il entrera en vigueur le 1er juillet 2012. Il remplace le Fonds européen de stabilité financière (FESF) et le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF).
[8] Lire Christophe Deloire et Christophe Dubois, Circus politicus, Albin Michel, Paris, 2012.
[9] Lire Ignacio Ramonet, “Nouveaux protectorats”, Le Monde diplomatique en español, mars 2012.
[10] Depuis, d’autres gouvernants, dont Mario Monti en Italie et Elio di Rupo en Belgique, ont également réclamé des assouplissements et des mesures favorisant la croissance. Le président de la BCE, Mario Draghi a lui aussi plaidé, devant les eurodéputés, mercredi 25 avril à Bruxelles, en faveur d’un “pacte de croissance” (growth compact). Mais derrière l’expression “pacte de croissance”, le président de la BCE entend surtout la mise en place de ce qu’il appelle des “réformes structurelles“, libéralisant davantage le marché du travail par exemple, et en aucun cas des mesures de relance par la dépense publique. De son côté, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a annoncé, le 26 avril, que le Conseil européen des 28 et 29 juin pourrait être précédé d’un Sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement consacré à la question de la croissance “principale priorité des dirigeants européens“.
[11] El País, Madrid, 26 avril 2012.
[12] Voir à cet égard cette vidéo de 10 minutes où un cadre influent de la finance spéculative mondiale s’explique avec franchise, le 19 mars 2012, sur un document qui aurait dû rester secret. Ce financier, Nicolas Doisy, « chief economist » de Cheuvreux, filiale mondialisée du Crédit Agricole, est interrogé par François Ruffin pour l’émission de Daniel Mermet, « Là-bas si j’y suis » (France Inter). Voici le lien :
http://blogs.rue89.com/yeti-voyageur/2012/04/19/hollande-la-finance-et-langoisse-finale-du-banquier-227236
Source originale de l’article: http://www.medelu.org/Contre-l-oppression-austeritaire
Miriam MAFAI
25 aprile 2012 — pagina 53 sezione: CULTURA
Sono trascorse appena due settimane dalla morte di Miriam Mafai e oggii tanti, tantissimi lettori che per decenni l’ hanno seguita dalle colonne di questo giornale, avranno modo di riaccostare la sua indimenticabile figura leggendo Pane nero, che esce allegato al quotidiano. In una data nient’ affatto casuale: giusto quel 25 aprile, ricorrenza della liberazione dal nazi-fascismo, su cui il libro chiude il suo racconto di guerra. Anche se poi la guerra Miriam la racconta a modo suo, ed è un modo davvero speciale. Le protagoniste di questo lungo viaggio dal ‘ 40 al ‘ 45, assieme tragico e avventuroso, si chiamano Bianca, Marisa, Zita, Lela, Adriana, Carla, Silvia, Lucia… E l’ autrice del libro ne raccoglie le voci intessendole tra loro per dare forma a un coro tutto femminile, dove finalmente assume la parola chi, sotto la pressione di quella terribile contingenza storica, si trovò a prendere in mano, per la prima volta, il proprio destino. L’ intento del libro è chiarito da subito, nelle pagine introduttive. Tra le diverse “coreute” c’ è chi, una volta scoppiato il conflitto, finisce col guidare il tram e chi per fare la postina, chi organizza scioperi in fabbrica e chi assalta i forni, chi crede fino in fondo nella vittoria di Hitler e Mussolini e chi fa la staffetta partigiana. Eppure, annota la scrittrice, nelle differenti testimonianze una frase continua a riecheggiare: «…Però, è stato bello». Come spiegarsi un’ affermazione tanto insolita, stridente? «Forse perché ognuna di noi divenne, nel pericoloe nella miseria, più padrona di se stessa». Se la guerra scardina ogni ordine, nello smottamento va compresa anche la rigida fissità dei ruoli sessuali. È da questa particolare prospettiva che prende le mosse il racconto di Pane nero: incalzante, turbinoso, drammatico. Ma non privo, a tratti, di annotazioni più leggere. Perché la guerra, oltre ad essere bestiale, è anche sommamente ingiusta. E accanto a fame, freddo e morte, lascia spazio per le feste, il lusso, il gioco d’ azzardo – almeno per alcuni. L’ occhio di Miriam è troppo curioso e smagato per non darne conto. Il quadro deve essere quanto più possibile completo, veritiero. E così è, grazie a una scrittura che combina al meglio l’ immediatezza del reportage giornalistico, la puntualità del saggio storico e il respiro del “romanzo” collettivo. Pagina dopo pagina, il lettore rimane inchiodato a una vicenda che lo coinvolge con i suoi orrori e le sue efferatezze, ma anche con i mille slanci di coraggio, riscatto civile, solidarietà umana, nuova consapevolezza politica. Refrattaria a qualunque retorica e sentimentalismo, proprio per questo Miriam Mafai riesce a restituire appieno il pathos individuale e collettivo che anima quel cruciale passaggio storico. Senza dimenticare mai il suo peculiare punto di osservazione. Quando, all’ inizio del conflitto, sono partiti per il fronte padri, mariti e fratelli, le donne hanno scoperto con sgomento il senso di una nuova libertà. Costrette dagli eventi ad abbandonare il vecchio ruolo di madri e mogli esemplari, si sono trovate per la prima volta in mare aperto. E si sono inventate nuovi lavori, hanno combattuto con le unghie e con i denti per rimediare un po’ di cibo, hanno offerto ospitalità agli sbandati e ricoperto pericolosi incarichi nella guerra partigiana. Ma ora che le ostilità sono cessate, tutti, da destra e da sinistra, raccomandano di tornare all’ ordine: «siate miti, siate dolci, siate sottomesse». La «trasgressione» legittimata dalla guerra viene negata, a favore del restauro di un’ immagine convenzionale. Ma le donne non saranno mai più quelle di prima. Anche grazie a libri come questo, scritto affinché nella memoria collettiva resti traccia di quel momento di protagonismo femminile. – FRANCO MARCOALDI
Fonte: http://ricerca.repubblica.it/repubblica/archivio/repubblica/2012/04/25/miriam-mafai.html
